Les artistes du 115, boulevard Saint-Michel
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Le 115 boulevard Saint-Michel va être détruit et plus de 150 ans d’histoire de l’art vont disparaître...

Dans quelques mois, au 115, boulevard Saint-Michel, s’élèvera le nouveau Centre culturel marocain à la place d’un immeuble que les communiqués de presse déclarent, peut-être un peu vite, vétuste et insalubre. Poussé par la curiosité, je suis allé voir ce que l’on va détruire pour le remplacer par une construction extrêmement moderne ; une architecture intéressante, mais qui dénotera - sans conteste - dans l’urbanisme actuel. Seul un des choix architecturaux me laisse songeur : quelques mois après la COP 21, il est prévu que ses façades soient illuminées... en permanence !

Me voici donc au milieu du Boulevard Saint-Michel reculant, reculant encore, pour prendre quelques clichés de la façade. Là, en équilibre sur la bande blanche, toréant avec les voitures, un homme me rejoint intrigué par mes prises de vues. « Vous êtes ? » me dit-il. Je lui réponds que je fais partie de la revue quartierlatin.paris et que je viens voir l’immeuble insalubre à démolir. « L’immeuble n’est pas insalubre ! me répond-il, il ne faut pas croire les communiqués de presse, et c’est l’architecte des monuments qui le dit. » Il habite au dernier étage, là où une immense verrière, probablement celle d’un atelier d’artiste, couronne l’immeuble. La curiosité m’ayant poussé là : « Est-il possible de monter voir ? » lui dis-je. Il accepte. La petite porte rouge s’ouvre et nous montons. Ou plutôt, nous remontons. Dans le temps. Car ce petit immeuble à une histoire bien singulière.

Le cénacle du Luxembourg

Tout commence, le 7 juin 1824. À 67 ans, Pierre Cartellier est un sculpteur dans la pleine maîtrise de son art. Son Louis XV en empereur romain trône sur la place de Reims. Il aura sa statue équestre de Louis XIV à Versailles, dans la cour d’honneur. Depuis près de 20 ans, sa Gloire distribuant des couronnes domine la colonnade du Louvre. Un de ses bas relief commémore la Capitulation d’Ulm sur l’arche de triomphe du Carrousel. Dans le Quartier Latin, il a participé à la décoration du Panthéon et l’on peut voir, rue Vaugirard, la Vigilance et la Paix qu’il a réalisées, en 1800, pour le Palais du Luxembourg. L’artiste est connu et reconnu, son atelier compte plusieurs ouvriers et apprentis ; il côtoie les puissants. En janvier 1825, Louis XVIII le décorera de l’Ordre de Saint-Michel, décoration suprême des rois de France et l’on fera même de cette cérémonie, une peinture.

C’est à ce moment là de sa vie qu’entre la célèbre rue d’Enfer et la nouvelle rue de l’Est, Pierre Cartellier acquière un petit bout de terrain bucolique, ancienne propriété des Chartreux. D’un côté, il donne sur les pépinières de l’avenue de l’Observatoire et, de l’autre, sur le jardin de l’Institut des Jeunes sourds. Comme on peut le voir sur le plan de Turgot ci-dessous, dressé au milieu des années 1730, ce coin de Paris est encore composé essentiellement de vergers et de jardins. La trace de la Reine Marie de Médicis se voit encore. L’essentiel de son immense jardin – il s’étendait presque jusqu’au boulevard du Montparnasse – est préservé. Mais en un siècle, le quartier est progressivement loti. En 1824, la rue de l’Est n’existe que depuis quelque décennies [1]. Le boulevard Saint-Michel n’existe pas encore ; il ne sera percé, à cet endroit, que 30 ans plus tard.

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La fille de Charles Cordier dira, bien plus tard, que :

« La maison était dans une situation admirable, du côté de la rue d’Enfer, en plein soleil levant et côté de la rue de l’Est au soleil couchant, mais comme à cette époque, le boulevard n’était pas fait, pas de maison construite, on jouissait d’un panorama à perte de vue... »

Une sorte de petite campagne parisienne pour Pierre Cartellier, l’enfant pauvre devenu célèbre. Il y fait bâtir une maison à deux étages, sur la rue de l’Est, aménage un jardin sur la rue d’Enfer et y bâtit évidemment un atelier. Ce fut la demeure de ses vieux jours mais aussi, et surtout, un des creusets de l’architecture néo-classique et du romantisme.

Si l’on en croit Théophile Gautier, dans cet atelier vont probablement travailler et se croiser des sculpteurs, mais aussi des peintres, comme Eugène Devéria et Louis Boulanger, et de façon générale, les artistes les plus en vue de l’époque, peut-être Victor Hugo lui-même. En effet, la rue de l’Est et la rue de l’Ouest – qui deviendra la rue d’Assas et où Victor Hugo avait son cénacle – n’étaient que les deux rives occidentales et orientales de ce même espace vert : le jardin du Luxembourg et les pépinières qui le prolongeaient.

«  L’atelier d’Eugène Devéria, écrit Théophile Gautier, était situé rue de l’Est, dans la maison de M. Petitot, où logeait aussi le statuaire Cartellier, et l’artiste l’occupait de moitié avec Louis Boulanger, qui achevait son Mazeppa pendant qu’Eugène travaillait à sa Naissance de Henri IV. Ces deux œuvres, qui firent époque parmi les premières réalisations des théories romantiques, furent élaborées fraternellement sous le même toit ; mais Eugène Devéria demeurait dans sa famille, rue Notre-Dame-des-Champs, tout près de Victor Hugo, dans la maison duquel se réunissait ce qu’on a depuis appelé le Cénacle. » [2]

À la mort de Pierre Cartellier, en 1831, ses héritiers poursuivirent ses affaires et continuèrent d’habiter sa maison. La sculpture est une affaire familiale. Louis Petitot [3], son gendre, aura une carrière similaire à celle de son beau-père. Ses sculptures sont partout dans Paris (Pont du Carroussel, Place de la Concorde, cimetière du Père Lachaise), à Versailles, où il achèvera la statue de Louis XIV de Pierre Cartellier, et en province, à Caen notamment. Son Louis XIV – encore un – y domine la place Saint-Sauveur, ancienne place Royale. La Restauration avait besoin de remettre des statues de grands rois un peu partout en France...

Louis Petitot ne survit pas longtemps à son beau-père. Il mourut en 1840. Son fils hérita de l’atelier et de son art, mais il eut moins de succès. En février 1848, Paris entra en révolution pour mettre fin à la Restauration et au régime de Louis-Philippe. La République fit son retour et, avec elle, la mode des statues de rois passa. Quatre ans plus tard, il vendit sa maison et l’atelier à un jeune sculpteur qui, lui, connaissait le succès avec des sculptures d’un tout autre genre.

À suivre : Charles Cordier, sculpteur de l’Orient

[1Sur l’image, la rue qui longe les jardins au dessus de l’inscription Faubourg Saint Michel, c’est la rue d’Enfer

[3lui-même est le fils de Pierre Petitot, un sculpteur bourguignon, collaborateur de Pierre Cartellier

© vue d’artiste du Centre culturel marocain, cabinet Oulalou-Shoi
© Comité Quartier Latin

Tableau : Ronjat, d’après François-Joseph Heim, Distribution des récompenses aux artistes à la fin du salon de 1824, le 15 janvier 1825 : Charles X remet l’ordre de Saint-Michel à Cartellier, 1892, château de Versailles.

Photographie du Plan de Turgot



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