Charles Cordier, sculpteur de l’Orient
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En 1852, Charles Cordier achète le 115, boulevard Saint Michel. Il est encore jeune mais il va devenir un des sculpteurs majeurs du Second Empire.

Lire précédemment : Les artistes du 115, boulevard Saint-Michel

En 1852, Charles Cordier a 25 ans. Il est originaire de Cambrai, installé à Paris depuis 8 ans et termine à peine son apprentissage dans l’atelier de François Rude, le sculpteur de l’Arc de Triomphe notamment, lui-même ancien élève de Pierre Cartellier. Deux ans plus tôt, [1], François Rude s’est installé un peu plus loin dans la rue d’Enfer [2]. Il vivait et travaillait donc à moins de 150 mètres de l’atelier des Petitot [3]. La sœur ainée de Charles Cordier, mariée au graveur Firmin Gillot, réside à cette époque au 23 du quai Saint-Michel. Le Quartier Latin des artistes est définitivement une grande famille.

Nous sommes au tournant du siècle et, parallèlement à l’effervescence politique et sociale, le monde s’ouvre. Plus exactement, l’Europe ouvre le monde par la technique, l’exploration et les armes. Paquebots et trains permettent d’aller plus loin et plus vite. En 1847, l’Algérie devient officiellement française après 17 ans de campagne. En 1848, l’esclavage est définitivement aboli. Les explorateurs européens pénètrent de plus en plus loin en Afrique. On lit leurs récits de voyages. En 1830, René Caillé, premier Européen a être revenu de Tombouctou, a publié son journal. Entre 1828 et 1829, Victor Hugo a écrit et publié son recueil de poèmes Les Orientales. La Closerie des lilas, plus connue sous le nom de Bal Bullier, au bout de la rue d’Enfer, vient d’être complètement refaite et François Bullier, le propriétaire, s’est inspiré de l’Alhambra. L’Afrique et l’Orient sont dans l’air du temps et l’air du temps s’immisce dans les ateliers de sculpture.


La grande salle du Bal Bullier ou Closerie des Lilas | Wikipédia

En 1847, Charles Cordier a rencontré Seïd Enkess dit Saïd Abdallah, un ancien esclave soudanais affranchi qui pose comme modèle dans les ateliers parisiens et notamment celui de François Rude. Le jeune sculpteur est sensible aux thèses abolitionnistes et curieux de la diversité du monde qui reste vaste et mal connu. Il fera son portrait rapidement, en deux semaines, mais surtout, il l’expose quelques mois plus tard au Salon sous le nom du buste de Saïd Abdallah, de la tribu de Mayac, royaume de Darfour.

« Un superbe Soudanais paraît à l’atelier, écrit-il dans ses mémoires. En quinze jours je fis ce buste. Nous le transportâmes, un camarade et moi, dans ma chambre près de mon lit […] je couvais l’œuvre […] je la fis mouler et l’envoyai au Salon [….]. Ce fut une révélation pour tout le monde artistique. […] Mon genre avait l’actualité d’un sujet nouveau, la révolte contre l’esclavage, l’anthropologie à sa naissance…  »

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Saïd Abdallah, de la tribu de Mayac, royaume de Darfour, Charles Cordier | Musée d’Orsay

Pour Charles Cordier, c’est le début d’une grande carrière de sculpteur ethnographique. Son buste est exposé à Londres lors de l’Exposition coloniale de 1851 et acheté, sous la forme d’un bronze, par la Reine Victoria. Au Salon, il a aussi été remarqué par Auguste Duméril, médecin, membre de l’Académie des sciences, qui est devenu un naturaliste et un zoologue reconnu et influent. Comme un bonheur ne vient jamais seul, Charles Cordier va se lier avec lui et sa famille. En juillet 1851, il épouse la petite-nièce d’Auguste Duméril, Félicie Berchère.

Un an plus tard, l’État achète une version du buste de Saïd Abdallah pour la salle d’anthropologie du Jardin des Plantes de Paris, où se crée en 1852 une « galerie des principaux types humains ». Charles Cordier se voit confier, en complément, la réalisation de la Vénus africaine. En 1853, il expose un couple de Chinois polychromes – la réintroduction de la polychromie dans la sculpture deviendra sa marque de fabrique – et, en 1857, Napoléon III lui achètera pour 3000 francs [4] son célèbre Nègre du Soudan.

Charles Cordier est un des sculpteurs majeurs du Second Empire. Il participe à tous les grands chantiers : Hôtel de ville de Paris, Opéra Garnier, le Louvre. Le baron James de Rothschild fait appel à lui pour les sculptures du château de Ferrières. La ville de Mexico lui commandera un Christophe Colomb et, celle du Caire, une statue équestre d’Ibrahim Pacha.

Charles Cordier, sculpteur, voyageur et scientifique

Les sculptures anthropologiques ne seront donc pas ses seules productions, mais elles feront sa gloire et lui permettront de voyager. Le gouvernement lui octroie des bourses – la singularité de Charles Cordier est d’être un sculpteur « scientifique » missionné et non un simple orientalisant – pour aller « voir et fixer les différents types humains qui sont au moment de se fondre dans un seul et même peuple » comme il l’écrira dans ses mémoires. La colonisation est une forme de première mondialisation.

En 1856, il passe ainsi plusieurs mois en Algérie – son Nègre du Soudan est un joueur de tambour rencontré dans les rues d’Alger – puis deux ans en Égypte et au Soudan, entre 1866 et 1868. Pendant ces années-là, il visite l’Italie, la Turquie, Malte ; il parcourt la Grèce et les Cyclades ; et il rencontre les peuples avec un regard amoureux et humaniste. C’est l’époque où il réalise une œuvre emblématique de son approche. Elle est baptisée Aimez-vous les uns les autres : deux enfants, un Noir et un Blanc, s’enlacent.

Charles Cordier est « le seul de ses contemporains à avoir consacré de manière généreuse la majeure partie de son œuvre à la représentation de la diversité humaine » souligne Serge Lemoine, directeur du musée d’Orsay, dans un article d’RFI publié lors de la seule rétrospective sur le sculpteur organisée par le Musée d’Orsay en 2004.

Avec une telle carrière, les choses vont changer entre la rue de l’Est et la rue d’Enfer. Charles Cordier a les moyens de construire et d’étendre la demeure et l’atelier de Pierre Cartellier. Dans la seconde partie des années 1860, il agrandit ce dernier en supprimant le jardin, ce qui lui permet d’aménager une boutique. Il reconstruit ou surélève l’immeuble qu’il coiffe d’un atelier d’artiste – l’urbanisation croissante du boulevard Saint-Michel permet alors de gagner en hauteur – qu’il louera à des peintres. Parmi eux, on peut citer le jeune Henri Regnault. Sa vie, brève, et son œuvre sont en résonance avec celle de Charles Cordier.

Henri Regnault, l’autre peintre orientaliste du 115

Henri Regnault nait en 1843 et grandit au Quartier Latin. Son père Henri Victor Regnault est un chimiste de renommée internationale, diplômé de l’École Polytechnique et de l’École des Mines. Professeur au Collège de France à partir de 1841, il deviendra, quelques années plus tard, directeur de la Manufacture de Sèvre. La famille vit donc dans le Quartier et le jeune Henri, qui montre des prédispositions pour le dessin, s’exerce sur les animaux du Jardin des Plantes. Plus tard, il est externe au Lycée Napoléon, l’actuel Lycée Henri IV. Il commence ses études aux Beaux-Arts de Paris en 1857 et partage son temps entre son atelier de Sèvres, chez son père, et son atelier de Paris, rue d’Enfer.

À l’époque, ses toiles sont d’inspiration religieuse. Quand Charles Cordier part pour l’Égypte, en 1866, Henri Regnault gagne le prix de Rome et part s’installer à la Villa Médicis. En réalité, il n’y séjourna que par épisodes. Il voyagea beaucoup. En Italie, puis en Espagne où il fut profondément marqué par la révolution Carliste, à Madrid, et par l’Alhambra, à Séville. En 1869, après un passage à Paris, il traverse la Méditerranée pour le Maroc et projette de s’y installer avec son compagnon de voyage, Georges Clairin - orientaliste également, qui deviendra célèbre grâce à son portrait de Sarah Bernhart. Henri Regnault est devenu, à cette époque, un orientaliste passionné. Ensemble, ils achètent une terre et prévoit d’y construire une maison. La guerre de 70, en décidera autrement. Engagé dans les francs-tireurs, il est abattu par les Prussiens lors de la retraite de la bataille de Buzenval, à quelques kilomètres de Paris.


Salon de Charles Cordier - Photographies ci-dessus et ci-dessous : collection privée

En 1865, Charles Cordier, de son côté, vend sa collection d’objets, de bustes et de statues rapportés de ses voyages. Pour l’occasion, le rez-de-chaussée et l’atelier sont aménagés en salon mauresque, comme on peut le voir sur la photo ci-dessus.
Cette vente est une forme de tournant dans sa vie. Charles Cordier voyage toujours mais en France, il préfère vivre désormais dans ses villas d’Orsay et de Nice qu’il aménagea également dans le style mauresque. Pendant quelques années la maison et l’atelier sont occupés par son fils et les locataires. En 1890, il vend le tout. L’enfant de Cambrai, définitivement amoureux de l’Orient, voulait franchir la Méditerranée. Il s’installa alors à Alger jusqu’à la fin de ses jours, en 1905.

[1selon le Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet

[2Aujourd’hui, le 17 de la rue Henri Barbusse et son atelier était au 18.

[3qui correspond au 10 de la rue Henri Barbusse

[4il faut se souvenir qu’un ouvrier qualifié gagnait alors moins d’un franc par jour et une lavandière moins de 40 centimes.



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