Échos du séminaire Habiter
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Claire Colard et Zoé Courtois, les deux organisatrices du Séminaire, nous livre leurs premières conclusions à propos de l’écologie littéraire, passionnant !

Dans le cadre du Séminaire Habiter. L’Encrage en littérature contemporaine, nous réfléchissons à la manière par laquelle l’encre de l’écrivain lui permet de s’ancrer dans un territoire, de l’habiter, et par là-même, d’habiter le monde. Aujourd’hui, à mi-chemin de notre parcours qui a commencé fin janvier 2016 et finira au début du mois de mai, nous avons pu éclaircir quelques fondements philosophiques et traits de pensée communs à ces littératures contemporaines.

Le souci du lieu

Pourquoi le lieu redouble-t-il d’importance en littérature contemporaine ? Que ce soit des récits de voyage ou d’arpentage (Jean Rolin, Sylvain Tesson, Jean-Christophe Bailly), ou des romans dont le cadre joue un rôle essentiel dans l’intrigue (Marie-Hélène Lafon, Marie Darrieussecq, Maylis de Kérangal, Antoine Volodine), nous avons repéré un souci contemporain du lieu, qui n’est plus réduit à un cadre de l’histoire mais qui y participe activement.

À l’heure de la mondialisation, la crainte d’une homogénéisation globale des territoires et des terroirs entraîne les crispations identitaires que nous connaissons et contre lesquelles Jean-Christophe Bailly propose ses voyages en France. S’il est fondamental de penser l’existence humaine dans son cadre, l’écriture littéraire de celle-ci ne peut se cantonner à tout sédentarisme, habitationnel ou intellectuel. L’écrivain contemporain est très mobile et sa pratique d’écriture s’apparente de près à un journalisme ou à une sociologie de terrain (c’est ce que développera Dominique Viart le 22 mars 2016), comme Helène Gaudy (Une île, une forteresse, Incultes, 2016) et Emmanuel Ruben (Jérusalem terrestre, Incultes, 2015). Penser l’existence dans son cadre signifie donc tenir compte de la distance, absolument nécessaire à l’écriture du lieu comme cadre de la vie, et par là des déplacements. Pour Marie-Hélène Lafon, la distance vis-à-vis de son objet d’écriture, son Cantal natal, est justement ce qui l’empêche de faire une littérature de terroir. Et comme Marie Darrieussecq l’a expliqué le 16 février, elle ne pourrait pas écrire le Pays Basque en y vivant…

Écoumène

La philosophie offre des outils pour analyser ce phénomène. La pensée traditionnelle distingue sujets et cadre spatial, rendant les hommes indépendants de toute enveloppe corporelle : c’est le Cogito cartésien, héritier des monothéismes, qui indexe l’existence humaine sur la seule pensée. Mais la phénoménologie nous invite à prendre en compte l’inscription dans le monde que permet notre corps. Celui-ci nous ancre dans l’espace. La relation que nous lions entre l’espace habitable de la planète (en grec oikos, qui signifie aussi la maison) et nous-même est définie par le terme d’écoumène, proposé par le philosophe Augustin Berque. Ce terme, construit à partir du mot oikos, est le cousin de l’écologie, mais aussi de l’économie… Augustin Berque montre que l’espace est à la fois la matrice et l’empreinte de l’action humaine : un lieu détermine notre expérience du monde, mais nous y laissons aussi nos traces - c’est la chôra.

La vision de l’être transcendantal défendue par Descartes dessine une séparation nette entre moi et le monde. La phénoménologie rectifie cela en montrant à quel point nos deux destins sont liés. La littérature contemporaine porte, selon nous, l’empreinte de cette prise de conscience. Aidée des catastrophes écologiques imminentes (la disparition des espèces sauvages pour Marie Darrieussecq, celle de l’agriculture extensive pour Marie-Hélène Lafon) ou déjà vécues (la catastrophe nucléaire pour Antoine Volodine), elle prend conscience de l’importance de l’espace - de la Terre - pour la vie humaine. Les auteurs que nous avons accueillis sont donc loin d’une écriture dite du terroir, ou, pis, d’un prétendu « retour à la Terre » à la connotation fascisante. Ils sont plutôt les révélateurs de la crise que porte l’Anthropocène et de la croyance des hommes en leur toute-puissance sur la nature.

Dénonciation de la logique marchande

La logique marchande, corrélât de cette vision transcendantale de l’être, redessine les paysages en créant des espaces à but lucratifs, en réduisant l’écoumène, et en menant aux désastres écologiques que l’on sait, en bref : elle dessine un rapport à l’espace pervers. C’est ce qu’explique Augustin Berque :

« Or ce qui, concrètement, a le plus directement nié notre appartenance au milieu terrestre, c’est la transformation de la Terre en un espace mécanique et abstrait : le marché. C’est le principe du marché qui, jour après jour, aggrave mécaniquement la déshabitation de la Terre, la délocalisation du travail, la désertification des campagnes, le déménagement des commerces hors des villes vers des périphéries toujours plus lointaines, toujours plus laides et toujours plus soumises à la mécanique énergivore de l’automobile, etc., etc.. Bref, la réduction de l’écoumène au marché, aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’acosmie de l’espace foutoir, qui déshumanise la Terre en tuant le paysage, mais, en ravageant la biosphère, c’est aussi ce qui sape les fondements de notre vie sur cette planète. »
(« Qu’est-ce qu’habiter la Terre à l’anthropocène ? », conférence prononcée lors du séminaire Habiter, le 24 février à l’ENS, retrouvez-la ici.)

Terminus Radieux (Volodine, Seuil, 2014) illustre, en grossissant le trait, l’aspect absolument irrationnel de notre rapport au monde : ce roman est le théâtre d’une énorme catastrophe nucléaire, fruit de la logique de rendement, qui a poussé les hommes à introduire des substances nucléaires toxiques - excusez la redondance - dans tous les kolkhozes de cette Russie soviétique imaginée… Dans l’oeuvre de Marie Darrieussecq, ce sont les espèces sauvages décimées qui hantent les personnages : à force de coloniser l’espace terrestre et de rentabiliser toutes les matières premières disponibles, les hommes ont, de fait, signé l’arrêt de mort des autres vivants avec qui ils sont censés co-habiter. Plus parlant encore est l’exemple de Rivières de la nuit (Xavier Boissel, Inculte, 2014) : une fondation décide de construire une chambre cryogénique pour préserver les espèces végétales d’une catastrophe climatique de grande ampleur, sans perdre de vue, bien au contraire, les logiques capitalistes et les bénéfices énormes que pourrait générer un tel monopole végétal. Malheureusement, malgré les nombreux signes annonciateurs, personne ne parviendra à éviter la catastrophe qui se profilait - probablement à cause de ce même appât du gain qui a empêché les puissants de repenser radicalement leur rapport à la Terre.

Éco/logies

La littérature contemporaine peut contre cela produire une forme de savoir propre, en créant un monde alternatif, post-exotique chez Volodine, notion dans laquelle seul le post est véritablement fondamental, où toutes les catastrophes humaines et naturelles seraient déjà arrivées, et, où, pour reprendre l’expression de Fiston Mwanza Mujila dans Tram 83 (Métailié, 2014), « la tragédie est déjà écrite, il ne reste plus qu’à préfacer ». Chez Antoine Volodine (invité le 12 avril), le sous-texte anticapitaliste est toujours très lisible. Auteur prolifique dont les romans se répondent et créent un véritable univers, tout se passe dans un espace russoïde, post-retour et rechute de l’URSS, dans lequel le temps en crise s’étire en de limbes infinies. L’humain, à peine vivant, est sans cesse en fuite. Ses romans présentent une réalité alternative programmée, un laboratoire du vivant tel qu’il deviendrait si nous continuons sur notre lancée, et qui fonctionne mieux qu’un tract anti-nucléaire.... Dans le roman de Fiston Mwanza Mujila, les deux personnages principaux représentent deux excès inverses : l’un est un magouilleur, un jouisseur sans vergogne qui exploite l’homme, la femme et l’enfant ; l’autre est un écrivain, qui intellectualise son environnement sans prendre le temps d’y vivre, de l’habiter, et croit que la Littérature sauvera le monde. Pour Fiston Mwanza Mujila, la mesure dans l’habitation du monde se trouve entre ces deux pôles.

Ce savoir propre à la littérature a d’autant plus d’impact qu’il est caché. Marie Darrieussecq nous parlait lors de notre rencontre dans le Séminaire de « ruse » : l’histoire divertissante est le support d’une pensée qu’elle véhicule de manière quasi clandestine (pensons à l’écologie et à l’anti-racisme, par exemple, que portent les romans de cette auteure).

Avec Jean-Christophe Bailly, nous serions donc tentées de voir en la littérature contemporaine une pensée incarnée, qui se situe entre la philosophie pure et abstraite et le « simple » récit. Cette question de l’habitation se pose aujourd’hui avec plus d’acuité à la lumière des enjeux écologiques qui peuplent nos inconscients collectifs. Les romans contemporains mettent cette question sur le devant de la scène (de manière plus ou moins consciente) : récits d’exils, de voyages et d’explorations, de catastrophes naturelles, de « retours » au pays rural d’enfance… procèdent tous d’une pensée de l’habitation, et montrent à chaque fois des chemins pour aborder cette question philosophique. Les romanciers, écrit Milan Kundera, « dessinent des cartes de l’existence » (L’Art du roman, Gallimard, 1986) : aujourd’hui, ils proposent des logoi (discours) sur l’espace habitable de la planète (oikos) - des éco/logies - divergents, exploratoires, mais incarnés, ils nous transmettent à la fois la considération et le souci de cet oikos en danger.

Claire Colard et Zoé Courtois
Retrouvez le premier article et l’agenda des prochaines séances ici.

ENS Ulm - Les Presses de l’École Normale supérieure
45 rue d’Ulm 75005 Paris

Séminaire Habiter : l’encrage en littérature contemporaine : mardi de 18h à 20h
Ecole Normale supérieure, salle Dussanne, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris.
Il est ouvert à tous, entrée libre.

© Zoé Courtois.



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