Gulliver ou l’autre voyage...
Vous avez aimé cet article, partagez le !

Jean Viviès vient de recevoir le prix SELVA pour son livre, Revenir/devenir, Gulliver ou l’autre voyage présenté ici par Michel Morel, professeur honoraire d’études anglaises à l’Université de Lorraine.

L’ouvrage de Jean Viviès professeur de littérature anglaise à l’Université d’Aix-Marseille qui vient de recevoir le prix SELVA [1] attire l’attention pour plusieurs raisons. Consacré aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, il en renouvelle l’interprétation tout en s’appuyant sur les multiples commentaires critiques suscités depuis la parution en 1726 d’un texte en réalité très problématique. Il est aussi l’exemple d’une lecture contemporaine éclairée et pénétrante, guidée par un constant sens de la distance en pleine correspondance avec une œuvre dont la caractéristique première est la variation systématique et contradictoire du point de vue proposé au lecteur. Cette pratique est soutenue par des connaissances littéraires et philosophiques discrètes mais d’une variété, d’une ouverture et d’une sensibilité étonnantes. Dernier point et non des moindres, la finesse et l’élégance de la langue de cet ensemble relativement bref (144 p.) ne cessent de captiver, le déroulement de l’enquête menant le lecteur – ce que le texte appelle le « cinquième voyage » – jusqu’à la dernière page dans l’attente d’une solution qui est finalement trouvée dans le mystère interprétatif programmé par l’œuvre elle-même. Cet ensemble procure donc un double et constant plaisir, celui de la finesse et de l’originalité de l’approche et celui d’une lecture aussi vigilante qu’apaisée.

JPEG - 106.8 ko

Quête-enquête appelée « L’autre voyage », l’étude prend comme point de départ le fait qu’il n’y a « pas de protocole de lecture assuré » des Voyages de Gulliver. Il inscrit indirectement sa progression en six étapes dans la logique même du texte : tout d’abord la comparaison entre Gulliver et Robinson centrée sur la notion de voyageur mythomane (« travel-liars ») ; ensuite l’absence d’unité entre des univers géographiques disjoints ; puis la revue des retours successifs, avec l’Odyssée en contrepoint d’une réflexion de nature philosophique. Viennent alors, au centre progressivement approché de la quête, le voyage « au bout de l’inouï », avec Orwell et la terrifiante notion d’extermination chez les Houyhnhnms, et pour finir l’arrêt sur un sujet fragmenté proche de la folie. Peut alors venir, le « cinquième voyage », à savoir celui de notre difficile interprétation. Les Voyages sont ainsi vus comme une histoire philosophique dont la seule logique est celle de l’approfondissement de l’étrangeté et du dilemme critique : faut-il prendre Gulliver au mot de sa violence dernière (« hard » version) ou s’en remettre aux arrangements humanistes de Don Pedro (« soft » version) ? Le choix suggéré repousse la seconde solution, trop émolliente, et ce faisant refuse au lecteur la tentation de prétendre ne pas voir, et donc de ne pas se retourner sur et contre lui-même.

Les deux fondements de la quête de sens sont celui du menteur glorieux (splendide mendax) qui pose la question de l’invention fictionnelle face à l’émergence du roman réaliste, et celui de cette farouche indignation (sæva Indignatio) que Swift prolonge jusque dans son épitaphe, ultime message d’outre-tombe. Le centrage de l’analyse de Jean Viviès ne porte pas tellement sur le mystère lui-même que sur l’extension et la nature de cet irrésoluble en ligne de mire du texte. Ce qui – dans la mesure où on pourrait imaginer la présence de l’auteur derrière le protagoniste –, fait des Voyages une quasi auto-analyse élargie à l’humanité entière, en forme de fable philosophique courtisant l’équivoque.

La position générale est celle de la réception. Sa grande richesse est bien de se placer du côté du lecteur, un lecteur historique mais aussi contemporain, influencé par son savoir rétrospectif post-traumatique. De là l’importance de la culture générale, littéraire et philosophique, de nature encyclopédique qui soutient ce parcours analytique : une fabuleuse mémoire qui convoque toute l’écriture d’époque (Arbuthnot, Defoe, Johnson, Pope, Smollett, Sterne, Hume, Voltaire, Diderot, Wordsworth) , celles de l’antiquité et d’un passé plus récent (Homère, Rabelais, Montaigne, Burton, Pascal), et celle qui nous est propre (Orwell, Yeats, Céline, Borges, plusieurs fois, Arasse, Deleuze), véritable somme de références les plus diverses. 

Fête critique mais aussi fête de l’écriture, cet ouvrage d’une densité étonnante, est un bijou formel dont on devine que chaque énoncé a été soigneusement pesé. L’art de la formule en est la force principale, car la formule réussie apporte la légitimité du style au moment où celui-ci conduit l’analyse à son sommet de mise en évidence et de caractérisation du fait sous observation. Comme, par exemple, dans « Voyage au bout de l’inouï », « noces noires du langage et du pouvoir », « implacable leçon des ténèbres » ou encore « reprend la mer quand on entend l’assigner à résidence critique » ; « C’est un grand tour, mais de l’autre monde, ou de l’autre côté du monde, là où les échelles changent, où la science s’égare, où le temps s’affranchit de la chronologie et de la finitude, où les catégories de l’histoire universelle sont bouleversées ».

Au total, une étude qui fascine et étonne par sa fidélité à l’insaisissable, qui organise la fuite finale du sens et détaille les lieux divers et contradictoires de cette fuite. Faisant constamment retour à la difficulté de l’interprétation, la démonstration illustre la multivalence distanciée du regard contemporain marqué par l’évidence de la relativité, source d’une croissante jouissance de lecture. Ce livre renouvelle et intensifie la vision que nous pouvons avoir d’une œuvre clef, entreprise témoignant si excellemment de l’approche critique française qu’on souhaiterait qu’elle soit bientôt traduite en anglais. Par son choix préférentiel pour les plongées successives dans des points de vue autres et incompatibles, elle situe l’unité des Voyages dans ce qu’on pourrait appeler l’« effet » idéologique, c’est-à-dire le fait que le regard de chacun se trouve toujours préformé par le milieu ambiant, par ce que Edward T. Hall appelait « la dimension cachée », et qu’on ne découvre la chose que lorsqu’on passe d’un monde à un autre. C’est ainsi que la structure même du récit de Swift exhibe pour ainsi dire, d’étape en étape, la discordance de chaque nouvelle accommodation automatique, avec toutes les précédentes. Au sommet alors, selon Jean Viviès, de cette histoire fondatrice, la précieuse ambivalence – le protagoniste est-il devenu fou ou cette supposée folie est-elle la dénonciation de la vérité aussi atroce qu’invariante de l’humanité ? – d’une œuvre « toujours à inventorier, ou à inventer » (derniers mots). Revenir ou devenir : Gulliver ou l’autre voyage, est un régal de lecture d’une acuité d’investigation exceptionnelle, proposant très discrètement une interprétation qui fera date.

Jean Viviès, Revenir/devenir, Gulliver ou l’autre voyage, Éditions Rue d’Ulm, 2016 (ISBN 978-2-7288-0555-6)

[1Société d’étude de la littérature de voyage du monde anglophone

ENS Ulm - Les Presses de l’École Normale supérieure
45 rue d’Ulm 75005 Paris

Illustrations :
Richard Redgrave — Victoria and Albert Museum, London
Jean-Georges Vibert, Gulliver et les Lilliputiens, vers 1870
Gulliver Taking His Final Leave of the Land of the Houyhnhnms, Sawrey Gilpin, 1769



JPEG - 214.4 ko

Pour changer de regard sur l’Amazonie, son histoire et les peuples amérindiens qui l’habitent et la cultivent depuis des milliers d’années.

JPEG - 176.9 ko

Une expo consacrée au plus fameux des journaux policiers à la Bibliothèque des littératures policières.

JPEG - 179 ko

Quelques questions avec Ollivier Pourriol autour de John Truby

JPEG - 120.1 ko

Mais où est donc passé l’argent du Boléro de Ravel ? Venez découvrir la réponse le 27 mars.