Dans les officines des apothicaires
28 novembre 2016 | Anne de Buridan | Savoir | Pharmacie | Médecine |
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Les pots de pharmacie sont aujourd’hui des objets purement décoratifs, alors qu’ils sont porteurs de toute une histoire des techniques d’apothicairerie et de pharmacie.

Qui, en entrant dans une pharmacie à l’ancienne, ne s’est pas émerveillé devant les pots de faïence alignés sur des étagères en bois ouvragés ? Qui n’a pas ressenti le mystère et la curiosité en essayant de déchiffrer les inscriptions écrites dessus ? N’est-ce pas rassurant quand, derrière le pharmacien, se cache l’apothicaire médiéval ou de la Renaissance ? Les pharmacies les plus modernes mettent toujours quelques part ces pots d’un autre âge. Les mieux conservées ont vu leur décor et leur matériel donnés à des musées. C’est le cas de l’ancienne pharmacie Lhospitallier, installée en haut de la rue Soufflot depuis les années 1850, fermé depuis quelques mois et qui devrait renaître, un jour, dans les salles du Musée Carnavalet.

Aujourd’hui purement décoratifs, ces pots fascinent car leur histoire est riche et vieille de plus de mille années. Une histoire pratique, quotidienne, à l’époque où le plastique n’existait pas, ni le fer-blanc industriel pour produire des piluliers en grand-nombre, ni le médicament lui-même, du moins sous forme de gélules normalisées et transportables. Danièle Alexandre-Bidon dans son livre Dans l’atelier de l’apothicaire, Histoire et archéologie des pots de pharmacie XIIIe-XVIe siècle dresse ainsi le portrait d’un objet, a priori anodin, mais qui de part sa fonction est à la croisée des univers de la pharmacie, mais aussi de la poterie, du travail du bois, de la faïence, de l’usage des langues, de la législation, et enfin, des arts décoratifs.

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Le pot, en effet, était, en premier lieu, un outil de conservation. Il n’est devenu que progressivement un élément de décoration. Et encore, sans jamais vraiment perdre de vue les caractères techniques de sa destination : conserver, être pratique à l’usage, informer du contenu.

En outre, le pot de faïence, celui qui est devenu le plus emblématique de l’atelier de l’apothicaire, n’était pas le plus répandu. On conservait surtout dans des pots et des boites en bois. Le buis, pour sa dureté et sa longévité, était l’essence idéale, mais rare et cher. L’if ou l’érable également, pour les même raisons, étaient plus répandu mais le plus souvent, on faisait des « petites boetes des apothicaires » avec du bois fendu de pin ou de sapin - de la même façon, à peu près, que l’on fait les boites de Camembert aujourd’hui.

La terre, cuite ou crue, restait néanmoins la reine des matières. Elle se prête à toute sorte de conservation : poreuse, elle ne retient pas l’humidité, et permet de garder des plantes séchées pendant des dizaines d’années - 40 ans pour les semences de lin par exemple, 20 ans pour le poivre long et le sang de dragon, un demi-siècle pour la gomme adragante. Étanchéifié, elle permettait de conserver les sirops ou d’autres produits humides comme les électuaires - des poudres mélangées à du sirop ou à du miel qui prenaient une forme galénique pâteuse. Le pot de terre était alors, comme le recommandait Avicenne, imperméabilisé avec du miel.

Leur forme joue aussi un rôle important. Il faut pouvoir s’en saisir aisément, plusieurs fois par jour et verser le contenu le plus simplement possible. Les pots sont donc toujours un peu cambrés, un peu concaves, adaptés à la main et à la saisie rapide sur une étagère. Pour les liquides, se sera plutôt une forme de carafe ou de vase, avec ou sans poignée. La forme a aussi une autre obligation technique : renseigner sur la mesure. Pour vendre un pinte, une chopine, un demyin, un demyart ou une chevrette d’un liquide quelconque, il était de plus simple de remplir un pot calibré à l’avance. C’est l’albarelle qui semble avoir été plébiscité par les consommateurs parce que l’objet est esthétique et pratique à l’usage.

« Souvent, il s’agit d’objets de taille très réduite, qu’aucune source ne procure, sinon l’archéologie. De minuscules albarelles ont été découverts sur plusieurs sites français et italiens. Ils ne dépassent pas 5 cm de haut. Une série de petits pots de 3 à 6 cm de haut et d’une contenance de quelques centilitres à été retrouvée sur le site de Brucato, en Sicile, interprétés judicieusement comme étant en relation avec les soins corporels. Deux d’entre eux, enduits intérieurement et extérieurement de glaçure ou d’émail blanc, pourraient avoir été réservés aux produits acides. Ces albarelles miniatures sont souvent retrouvées sur les sites de consommation : acheter peu à la fois, non seulement limitait les frais de santé, élevés, mais évitait tout risque de fermentation du contenu. Ils contenaient juste la quantité de médicament nécessaire à soigner une personne malade. Leur petite taille procède sans doute du souci sanitaire de n’acheter un remède qu’au coup par coup : la plupart des médicaments ne se conservaient pas plus d’un an.  »

Puis vient un des éléments les plus reconnaissables des pots d’apothicaire : l’écriture. Renseigner sur le contenu est un des rôles du pot, surtout quand les temps de conservation sont très long et dépassent la carrière d’un apothicaire. Mais au Moyen âge, ce n’est pas qu’un rôle pratique, la législation l’impose :

« Une autre obligation légale qui pèse sur les apothicaires est celle de l’étiquetage. Antérieure au XVe siècle, elle n’avait pas pour objet le contenu des pots. Ce qui importait était la date de péremption. Ce n’était pas là une invention stricto censu : on en trouve déjà des exemples sur les amphores antiques. Mais son caractère législatif au Moyen Âge constitue une forme de progrès social. Pour des raisons de sécurité publique, la conservation des médicaments a en effet été prise très au sérieux ; en concernant d’abord les fraudes, les poids et mesures, puis les risques liés à la mauvaises conservation des produits. Il était interdit de mélanger une nouvelle préparation à une vieille : les autorités redoutaient que ne fussent commercialisés des médicaments trop vieux et corrompus. »

Écrire, certes mais en quelle langue ? Langue vernaculaire ou latin, sachant que les pots étaient d’un usage plus large que celui des apothicaires seuls. Les femmes, notamment, qu’elles soient religieuses ou non, étaient amenées à soigner et donc à faire usage des pots de pharmacie. Les consommateurs avaient, on l’a vu, aussi ce genre de pots chez eux. Il fallait donc écrire pour un large public tout en respectant la lisibilité et... en jouant avec le manque de place du pot ! Il n’y avait pas à l’époque de longues notices comme nous avons actuellement dans les boites de médicaments.

Plus tard, les pots de pharmacien sont effectivement devenus des supports décoratifs importants où tout le talent des peintres et des décorateurs s’est exprimé. Les fameuses albarelles sont devenus des objets d’ostentation et de collections. Mais là encore, il ne faudrait pas y voir qu’un aspect purement décoratif et oublier le caractère utilitaire de ses illustrations. Prenons les portraits ou les figurations :

« De tels portraits sont en général qualifiés d’humoristiques ou de caricaturaux. Mais ces termes sont-ils bien de mise ? Les visages ainsi figurés ne ressemblent pas, par exemple, aux caricatures grimaçantes et grotesques attribuées à Léonard de Vinci. Les bustes et profils dits caricaturaux paraissent davantage renvoyer à des pathologies incurables ou nécessitant l’ordonnance d’un remède : ils affichent en effet les signes cliniques de maladies bien identifiables, peintes selon les stéréotypes habituels des traités médicaux ou chirurgicaux. Les crânes déformés et les nez en balles de ping-pong renvoient précisément à une maladie bien caractérisés, qui existe toujours aujourd’hui : un rhinophema sévère dû à l’alcoolisme chronique. »

Tout le travail de Danièle Alexandre-Bidon dévoile ainsi tous les enjeux de ce qui n’est aujourd’hui, effectivement, plus qu’un simple objet décoratif. Il montre que la pratique de la médecine et de la pharmacie (ou apothicairerie) était bien plus complexe au Moyen-âge qu’on ne l’imagine habituellement. Ces pratiques avaient leurs normes et leurs règles pour informer et conserver des matières et des préparations complexes et fragiles. Les pots de pharmacien sont les derniers et les plus beaux témoins.

Dans l’atelier de l’apothicaire, Histoire et archéologie des pots de pharmacie XIIIe-XVIe siècle de Danièle Alexandre-Bidon, édition Picard
est disponible à la librairie Picard et Épona.


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Picard et Épona, 18 rue Séguier, 75006 Paris



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