La Bièvre dans la littérature
3 mars 2018 | Françoise Chenet | Lire |
Vous avez aimé cet article, partagez le !

La Bièvre, source d’inspiration pour les écrivains...

En écho à la conférence sur la Bièvre du 25 septembre, nous ne résistons pas à vous offrir les plus belles pages de littérature à son sujet...

La Bièvre par Joris-Karl Huysmans

La Bièvre représente aujourd’hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville.
[…]
Pour la suivre dans ses détours, il faut remonter la rue du Moulin-des-Prés et s’engager dans la rue de Gentilly ; alors, le plus extraordinaire voyage dans un Paris insoupçonné commence. Au milieu de cette rue, une porte carrée s’ouvre sur un corridor de prison, noir comme un fond de cheminée incrusté de suie ; deux personnes ne peuvent passer de front. Les murs s’exostosent et se couvrent d’eschares et de salpêtre et de fleurs de dartres ; un jour de cave descend sur une boutique de marchand de vin, à la mine pluvieuse, à la devanture éraillée, frappée de pochons de fange, puis ce boyau se casse, dans un autre également étroit et sombre ; l’on arrive à une porte à moitié fermée et sur le fronton de laquelle on lit en caractères effacés ces mots : « Respect à la loi et aux propriétés », mais si on lève la tête, on aperçoit au-dessus des murailles de vieux arbres, et par le judas d’une ouverture condamnée, des fusées de verdure, des fouillis de sorbiers et de lilas, de platanes et de trembles ; pas un bruit dans cet enclos retourné à l’état de nature, mais une odeur de terre humide, un souffle fade de marécage ; puis, si l’on continue sa route dans le couloir qui s’achemine en pente, l’on se heurte à un nouveau coude, la sente s’élargit et s’éclaire, et près d’un marchand de mottes, l’on tombe dans une rue bizarre, avec des maisons avariées et des pins de cimetière, écimés et secs, rejoints entre eux par des fils sur lesquels flottent des draps.
C’est la ruelle des Reculettes, un vieux passage de l’ancien Paris, un passage habité par les ouvriers de peausseries et des teintures. Aux fenêtres, des femmes dépoitraillées, les cheveux dans les yeux, vous épient et vous braquent ; sur le pas de portes à loquet, des vieillards se retournent qui lient des ceps de vigne serpentant le long des bâtisses en pisé dont on voit les poutres.
Cette ruelle se meurt, rue Croule-barbe, dans un délicieux paysage où l’un des bras demeuré presque libre de la Bièvre paraît ; un bras bordé du côté de la rue par une berge dans laquelle sont enfoncées des cuves ; de l’autre, par un mur enfermant un parc immense et des vergers que dominent de toutes parts les séchoirs des chamoiseurs. Ce sont, au travers d’une haie de peupliers, des montées et des descentes de volets et de cages, des escalades de parapets et de terrasses, toute une nuée de peaux couleur de neige, tout un tourbillon de drapeaux blancs qui remuent le ciel, tandis que, plus haut, des flocons de fumée noire rampent en haut des cheminées d’usine. Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d’indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu’un plomb qui bout, de pellicules.
[…]
Mais ce n’est pas tout ; ce séculaire vestige du vieux Paris confine à des surprises plus extraordinaires encore.
Au milieu de la ruelle, devant la Bièvre, une porte sans battant, percée dans le mur noir, ouvre sur une cour en étoile, formée de coins et de racoins. L’on a devant soi de grandes bâtisses chevronnées, qui se cognent, les unes contre les autres, et se bouchent ; partout des palis clos, des renfoncements abritant de gémissantes pompes, des portes basses, au fond desquelles, dans un jour saumâtre, serpentent de gluants escaliers en vrilles ; en l’air, des fenêtres disjointes avec des éviers dont les boîtes cabossent ; sur les marges des croisées, du linge, des pots de chambre, des pots de fleurs plantés d’on ne sait quelles tiges ; puis, à gauche, la cour s’embranche sur un couloir qui colimaçonne, déroulant, tout le long de sa spirale, des boutiques de marchands de vin. Nous sommes dans le passage Moret, qui relie la ruelle des Gobelins à la rue des Cordelières, dans la cour des Miracles de la peausserie. Et, soudain, à un détour, un autre bras de la Bièvre coule, un bras mince, enserré par des usines qui empiètent, avec des pilotis, sur ses pauvres bords. Là, des hangars abritent d’immenses tonneaux, d’énormes foudres, de formidables coudrets, emplâtrés de chaux, tachés de vert-de-gris, de cendre bleue, de jaune de tartre et de brun loutre ; des piles de tan soufflent leur parfum acéré d’écorce, des bannes de cuir exhalent leur odeur brusque ; des tridents, des pelles, des brouettes, des râteaux, des roues de rémouleur, gisent de toutes parts ; en l’air, des milliers de peaux de lapin racornies s’entrechoquent dans des cages, des peaux diaprées de taches de sang et sillées de fils bleus ; des machines à vapeur ronronnent, et, au travers des vitres, l’on voit, sous les solives où des volants courent, des ouvriers qui écument l’horrible pot-au-feu des cuves, qui râtissent des peaux sur une douve, qui les mouillent, qui les « mettent en humeur », ainsi qu’ils disent ; partout des enseignes : veaux mégis et morts-nés, chabraques et scieries de peaux, teintureries de laine, de poils de chèvre et de cachemyre ; et le passage est entièrement blanc ; les toits, les pavés, les murs sont poudrés à frimas. C’est, au coeur de l’été, une éternelle neige, une neige produite par le râclage envolé des peaux. La nuit, par un clair de lune, en plein mois d’août, cette allée, morte et glacée, devient féerique. Au-dessus de la Bièvre, les terrasses des séchoirs, les parapets en moucharabis des fabriques se dressent inondés de froides lueurs ; des vermicelles d’argent frétillent sur le cirage liquéfié de l’eau ; l’immobile et blanc paysage évoque l’idée d’une Venise septentrionale et fantastique ou d’une impossible ville de l’Orient, fourrée d’hermine. Ce n’est plus le rappel de l’ancien Paris, suggéré par la ruelle des Gobelins, si proche ; ce n’est plus la hantise des loques héraldiques et des temps nobiliaires à jamais morts. C’est l’évocation d’une Floride, noyée dans un duvet d’eider et de cygne, d’une cité magique, parée de villas, aux silhouettes dessinées sur le noir de la nuit, en des traits d’argent. Ce site lunaire est habité par une population autochtone qui vit et meurt dans ce labyrinthe, sans en sortir. Ce hameau, perdu au fond de l’immense ville, regorge d’ouvriers, employés dans ce passage même aux assouplissantes macérations des cuirs. Des apprentis, les bas de culottes attachés sur les tibias avec une corde, les pieds chaussés de sabots, grouillent, pêle-mêle avec des chiens ; des femmes, formidablement enceintes, traînent de juteuses espadrilles chez des marchands de vin ; la vie se confine dans ce coin de la Bièvre dont les eaux grelottes le long de ses quais empâtés de fange.
[…]
Liserant les murs et les tours de Paris où elle n’entrait point, [l’ancienne Bièvre] jouait, çà et là, sur son parcours, avec de petits moulins dont elle se plaisait à tourner les roues ; puis elle s’amusait à piquer, la tête en bas, le clocher de l’abbaye dans l’azur tremblant de ses eaux, accompagnait de son murmure les offices et les hymnes, réverbérait les entretiens des moines qui se promenaient sur le bord gazonné de ses rives. Tout a disparu sous la bourrasque des siècles, le couvent des Cordelières, l’abbaye de Saint-Victor, les moulins et les arbres. Là où la vie humaine se recueillait dans la contemplation et la prière, là où la rivière coulait sous l’allégresse des aubes et la mélancolie des soirs, des ouvriers affaitent des cuirs, dans une ombre sans heures, et plongent des peaux, les « chipent », comme ils disent, dans les cuves où marinent l’alun et le tan ; là, encore, dans de noirs souterrains ou dans des gorges resserrées d’usine, l’eau exténuée, putride.
Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes, la Bièvre n’est-elle pas aussi l’emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chutes en chutes, par s’interner dans l’inavouable boue d’un fructueux commerce ?

***
Les Misérables par Victor Hugo

Marius est désespéré d’avoir perdu la trace de Cosette. Il se réfugie au Champ de l’Alouette, actuel square René Le Gall ou jardin des Gobelins, construit en 1938 à l’emplacement d’une petite île, l’île aux Singes, formée par les bras de la Bièvre couverte désormais. Son entrée principale se situe sur la place de la Bergère-d’Ivry, les entrées annexes sur la rue Croulebarbe, la rue Berbier-du-Mets, la rue Émile-Deslandres et la rue des Cordelières. La rivière des Gobelins est l’autre nom de la Bièvre.

[Marius] habitait le champ de l’Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa véritable adresse était celle-ci : boulevard de la Santé, au septième arbre après la rue Croulebarbe.
Ce matin-là, il avait quitté ce septième arbre, et s’était assis sur le parapet de la rivière des Gobelins. Un gai soleil pénétrait les feuilles fraîches épanouies et toutes lumineuses.
Il songeait à « Elle ». Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur lui ; il pensait douloureusement à la paresse, paralysie de l’âme, qui le gagnait, et à cette nuit qui s’épaississait d’instant en instant devant lui au point qu’il ne voyait même déjà plus le soleil.
Cependant, à travers ce pénible dégagement d’idées indistinctes qui n’étaient pas même un monologue tant l’action s’affaiblissait en lui, et il n’avait plus même la force de vouloir se désoler, à travers cette absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il entendait derrière lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la rivière, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de sa tête, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D’un côté le bruit de la liberté, de l’insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes ; de l’autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rêver profondément, et presque réfléchir, c’étaient deux bruits joyeux.

(Les Misérables, IV, 2, 4, "Apparition à Marius")

A lire aussi : Histoire (et avenir ?) de La Bièvre : conférence



JPEG - 31.5 ko

Pétition du Comité Quartier Latin POUR UN FORFAIT "SPÉCIAL LIVRES" A LA POSTE

JPEG - 114.2 ko

L’histoire extraordinaire de Nicolas Ferry racontée par Jean Granat et Evelyne Peyre

JPEG - 39.4 ko

la librairie Palimpseste

JPEG - 58.6 ko

Une exposition rappelle la présence autrefois de la Bièvre dans le 5ème arrondissement de Paris. Riche de documents visuels, elle évoque le rôle économique important de la rivière au cours des siècles passés.