Lettre ouverte aux élus et acteurs de la Culture à Paris
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Pour une stratégie renouvelée face à la déliquescence du commerce culturel au Quartier Latin, Ingrid Ernst, membre du bureau de notre Comité, a écrit cette lettre ouverte, que le CQL a adressée aux principaux destinataires

Cette lettre ouverte aborde les activités culturelles dans leur ensemble et les analyse dans le contexte plus large de la vie urbaine, de la gentrification et des politiques publiques. En focalisant sur le « ici et maintenant », opposés au flou et à l’absence du virtuel, cette approche permet en conclusion de formuler des propositions concrètes et inédites.

Paris, le 29 février 2020

Le Comité Quartier Latin a été créé en 2008 sur un périmètre à intense vie culturelle des cinquième et sixième arrondissements, à la suite d’un rapport commandé par la Ville de Paris. Ainsi, le CQL soutient des « mesures efficaces en faveur du commerce culturel du Quartier Latin » et accompagne « son développement en tenant compte de son prestigieux passé », notamment dans les domaines du savoir et de l’écrit, avec un rôle d’animation, de relais, d’élaboration de stratégies et d’alerte.

Atterrés par la fermeture accélérée des commerces et services culturels dans notre quartier – dont plusieurs librairies, bureaux d’éditeurs, le seul cinéma associatif de Paris, - nous nous adressons à vous, élus, candidats, acteurs chargés de l’intérêt public pour que vous intensifiiez votre implication actuelle et preniez de nouvelles initiatives en faveur de la vie culturelle du Quartier Latin. Car englobant désormais l’ensemble des 5ème et 6ème arrondissements et les débordant aux Gobelins et à Montparnasse, le Quartier Latin s’est agrandi tout en se vidant peu à peu de sa substance si singulière.

Concrètement : l’identité du Quartier Latin
Dans "Paris est une fête" Ernest Hemingway décrit sa vie simple et créative de jeune auteur inconnu dans les années 1920, qui arpente ce Quartier Latin étendu, où coexistent alors l’habitat à bas loyers avec le commerce de bouche et une restauration témoignant de « l’art de vivre à la française », des logements et hôtels bourgeois, des sites historiques et un urbanisme de toute beauté, un nombre exceptionnel de librairies, les institutions-phares de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’ensemble exerçant une attractivité et un rayonnement culturel international uniques au monde.
A travers ce récit, où les lieux et les rencontres se tissent avec les avancées de l’écriture, apparaît la productivité intellectuelle et créative grâce à la richesse du réel de ce quartier, aux observations et rencontres dans les cafés et l’espace public, qui mobilisent une large gamme de bruits, d’odeurs, de vues, de lumières.
Ce livre heureux montre les liens intenses entre qualité de la vie urbaine et productivité culturelle ; les liens entre ceux qui créent, ceux qui fabriquent et diffusent et les usagers et clients, ainsi qu’entre le sentiment de proximité d’un quotidien quasi-villageois et la certitude métropolitaine de se trouver au nombril du monde.
Aujourd’hui, ces traits nous semblent toujours représenter l’identité du Quartier Latin. Or de fait, celle-ci se disloque de jour en jour.

Au fond, qu’est-ce qui a changé ?

C’est d’abord la présence réduite au Quartier Latin, des espaces commerciaux et publics consacrés à la culture et de ceux qui les animent : étudiants, enseignants, chercheurs, artistes, écrivains, actifs des établissements publics, de l’artisanat et des commerces culturels, des salles de cinémas et de spectacles.
Faut-il rappeler qu’il s’agit là d’activités d’intérêt public pas ou peu rentables et des personnes les moins solvables parmi celles qualifiées ?
A changée aussi l’intensité de la présence qui est littéralement distraite par les répliques sur internet de l’échange « présentiel » - de l’éducation au commerce culturel (réseaux sociaux, e-learning, streaming, e-commerce…), également par une uniformisation mondiale high tech, green-(washed) et toujours instagramable des activités formatées pour une rentabilité maximale qui se passent des « génies du lieu » : cafés sans patrons, restaurants sans cuisiniers, commerces sans conseils, enseignes convoquant une clientèle absente (éditeurs, négociants), livres faisant office de décoration…

Un processus global, localement paradoxal

Sous-tendus à ces évolutions statistiquement identifiables se trouvent les moteurs puissants de la spéculation immobilière. Or, la plus-value générée par une transaction est toujours le fait de la fonction potentielle du lieu. Ainsi, plus une initiative réussit, plus elle contribue à l’image et à la montée des prix immobiliers alentours, montée qui - faute d’une maîtrise d’intérêt public, finit par remplacer les fonctions à l’origine de l’image par des occupations qui se contentent de communiquer l’image.
Dans une première phase de gentrification du Quartier Latin, l’embourgeoisement de sa population a modérément affecté l’offre culturelle existante. Mais le commerce culturel a commencé à souffrir lorsque le Quartier Latin a attiré une population et un tourisme liés au tertiaire globalisé, à la présence intermittente - de ce fait plus solvable, à la consommation et au goût de la fête « branchés ».
Sous couvert de l’image « Quartier Latin », cet idéal hype mondialisé offre alors des débouchés à des activités plus rentables - dans la mode, le design, le concept-shop, la restauration, notamment rapide, les agences immobilières. Ces opportunités entraînent l’augmentation des loyers qui participent à la déliquescence des commerces culturels et de leurs filières - activités créatives, artisanales, éditoriales, de diffusion en amont, des cafés traditionnels également, et en aval de leur clientèle. Aussi cette dynamique renforce la privatisation et l’intranquillité de l’espace public, qui pèsent sur la qualité de la vie des habitants et sur les conditions de production des créateurs et intellectuels. Autour de ces hotspots, les logements proches se dévalorisent… à moins d’être transformés en locations touristiques permanentes.
Le virtuel qui est l’essence de la créativité, "la chair de l’homme" selon Michel Serres, ne rehausse alors plus le réel présent des lieux, mais le remplace par un produit mondialisé pour les absents, conviés à en consommer l’image.

On ne peut qu’insister sur les coûts cachés de ce processus de captation culturelle dans une logique purement financière, souvent totalement dénuée des intérêts publics de l’éducation, de la recherche, de la culture et du rayonnement international. Pourtant, avec la bonne conscience de la conduite d’opérations valorisantes ailleurs dans et hors de Paris, de nombreux acteurs participent à ce processus de perte de centralité culturelle du Quartier Latin, alors que d’autres – organismes publics, commerces culturels, acteurs privés et associatifs - s’attachent désespérément à compenser les dégâts qu’il produit.

Des objectifs renouvelés …

Nous n’ignorons pas la difficulté d’agir dans un contexte où toute initiative positive peut, si on n’y prend garde, contribuer à la spirale de la gentrification. Il est d’autant plus urgent que les acteurs publics se coordonnent pour une approche d’ensemble qui ne nécessite pas tant de moyens supplémentaires, qu’une formidable volonté politique pour viser :
- la recentralisation et la respécialisation culturelles du Quartier Latin. N’oublions pas que pour ce domaine, la centralité à haut niveau est synonyme de vie urbaine réelle et rayonnante et que sur un plan écologique, elle est préférable à l’étalement urbain ;
- la prise en compte de l’ensemble des filières du savoir, de l’écrit, des arts visuels et cinémas …, ainsi que de leur environnement social et spatial, notamment des cafés ;
- la maîtrise de l’espace public, y compris sonore en faveur des présents - habitants, activités et actifs culturels ;
- la (re)singularisation de l’offre touristique du Quartier Latin en veillant à ne pas dégrader encore la mixité sociale.

… et des pistes pour l’initiative publique
Ces objectifs nécessitent de nouveaux critères de décision par la priorité systématique aux activités et fonctions urbaines présentes et pour les présents au Quartier Latin – concrètes, matérielles, pérennes, localisées - sur celles absentes ou pour les absents - immatérielles, potentielles, purement communicantes, intermittentes - sans lien avec le « ici et maintenant ».

Concrètement, il nous paraît indispensable :
- que soit développé au plan interministériel avec les collectivités locales un instrument de comptabilité qualitative coût-avantage (c.à.d. d’internalisation des coûts sociaux, culturels, environnementaux supportés in fine par les budgets publics). Cet outil rationnel d’aide à la décision évaluera les effets directs et indirects des projets, sur la vie et le rayonnement culturels du Quartier Latin ;
- que soient appliquées de façon vigoureuse au service des objectifs et critères énoncés, les réglementations d’urbanisme, d’occupation du domaine public, de gestion de l’environnement et des nuisances de voisinage, d’hébergement temporaire, de protection et de valorisation du patrimoine architectural et paysager, des publicités et enseignes, ... ;
- que cesse le transfert hors de Paris des établissements d’enseignement supérieur et de recherche du Quartier Latin ;
- que la SEMAEST qui intervient dans le Grand Paris, mène une action plus prononcée au Quartier Latin, en vue de sa recentralisation culturelle ; aussi qu’à titre provisoire, les missions de la SEMAEST au Quartier Latin soient étendues à la reprise de baux à destination de commerces culturels, pour parer à la faible disponibilité de murs en vente ;
- que les étudiants, chercheurs, écrivains et artistes moins solvables et de passage, ainsi que les voyageurs sensibles à une réciprocité avec les activités et commerces culturels relèvent d’un statut de Voyageur Culturel au Quartier Latin à créer, pour bénéficier d’un hébergement temporaire aidé, lié à une contribution locale (lecture, exposition d’œuvres, séance pédagogique, échange avec une association, cuisine…) ;
- que soit mis en place un label de Café Culturel du Quartier Latin, associé à des aides conditionnées par la tranquillité (ni diffusion visuelle, ni sonore ; éclairage suffisant à la lecture d’imprimés), ainsi que la convivialité (cuisine maison, prix raisonnables, bar, évènements) permettant à la fois la rencontre entre voisins et personnes de passage, la créativité individuelle et le partage culturel.

En étant ouvert à tout échange productif, nous vous demandons instamment de vous engager sur des actions en ce sens.

Ingrid Ernst est urbaniste (ancien directeur d’un service de l’État en région, maître de conférences honoraire HDR) et écrivain (membre de la mél – maison des écrivains et de la littérature). Elle complétera cette lettre ouverte par une bibliographie commentée et envisage d’autres écrits sur les changements culturels et urbains, si liés au Quartier Latin. © Texte et image : Ingrid Ernst, 2020.



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