Parcours jubilatoire !
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Bonne nouvelle : devant son succès, l’exposition consacrée aux Objets et dessins originaux du mythique Catalogue d’objets introuvables de Carelman a été prolongée jusqu’au 25 juillet 2016

Profitez de la prolongation de l’exposition Carelman, c’est un parcours jubilatoire parmi tous ces objets d’une rare et ludique inventivité, ne serait-ce que dans leurs titres et légendes. Prenez la célèbre « Cafetière pour masochiste » dont le bec est dirigé vers le serveur, la « Toile réfléchissante pour autoportrait », la « Chaise pour danseuse de french-cancan, dite « La Toulouse-Lautrec » qui lève la jambe ou le pied, le « Protège-parapluie » qui se place instantanément au-dessus de n’importe quel parapluie et évite ainsi de le mouiller, un « Gant-chaussure pour antipodiste » qui réhabilite « les antipodistes considérés comme des gens normaux ». Très efficace pour ceux qui souffrent de dépréciation de soi, le « Miroir pour mythomane » vous réfléchit dans le portrait d’une personne célèbre, donnant ainsi à l’utilisateur l’impression qu’il est ce personnage, en l’occurrence, Napoléon. Le « Globe terrestre pliant » est cubique. Le « Piège à poulpe » a huit trous qui se referment sur les huit tentacules du céphalopode imprudemment introduits pour capter l’appât. Le « viol d’amour » est d’une intense poésie érotique : cet objet à double usage servait à la fois comme instrument de musique et accessoire d’auto-érotisme sur les vaisseaux de guerre du Roi-Soleil. L’Histoire pudique n’a retenu que l’instrument de musique, négligeant ainsi l’autre aspect de cet objet insolite. On ne saurait oublier, dans la même veine, le « Soutien-gorge pour trapéziste ».

Certains dessins ont donné lieu à des réalisations concrètes comme ces « W.C. pour berger landais », la « cafetière masochiste », le « Piano par éléments » avec cet argument de vente : si vous n’avez pas les moyens d’acheter un piano « entier », vous pouvez vous le procurer octave par octave, et le monter vous-même au fur et à mesure de vos possibilités financières. Tous ces dessins et objets (à vendre) sont issus de la succession de Jacques Carelman, né à Versailles en 1929, mort à Argenteuil le 28 mars 2012.

Je ne sais si l’idée de ce Catalogue d’objets introuvables est en rapport avec sa profession de dentiste (il ouvre un cabinet rue de Buci en arrivant à Paris en 1956), mais ses nombreux talents de peintre, illustrateur et musicien ont en commun un goût certain pour les manipulations, transformations, combinaisons et associations les plus incongrues qui, d’une certaine façon, sont aussi à l’œuvre dans le travail de haute précision du dentiste sur nos mâchoires à conforter, remodeler ou redresser. Bref, quelque chose entre la tradition du Grand Œuvre des alchimistes et celle du Chef-d’œuvre que l’artisan devait produire pour entrer dans la corporation. De fait, Carelman sera intronisé régent d’Hélicologie puis nommé, post mortem, Transcendant Satrape du Collège de Pataphysique.

En revisitant à la manière des surréalistes et à la lumière obscure de la pataphysique le Catalogue de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne, c’est bien dans cette tradition française de la belle ouvrage et du dessin de précision, qui faisait le principal intérêt de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, que Carelman s’inscrit [1].
Le succès des quatre cents dessins parodiques qui constituent son propre catalogue lors de sa sortie en 1969, année érotique comme on sait, est immédiat et immense. Il lui vaut cette notoriété d’être connu par son seul patronyme. Dès la couverture, le marteau à deux têtes et au manche entortillé comme un caducée frappe un grand coup, forcément double, contre l’utilitarisme bourgeois et marxiste.

Tout un pro-gramme que souligne une typographie particulièrement soignée et expressive, inspirée des recherches de Massin avec lequel il a collaboré pour illustrer les Exercices de style de Queneau (1963). Car il n’y a pas que les dessins et leurs légendes qui font mouche [2], tout est calculé au millimètre près pour faire non-sens et dénoncer ce fétichisme de l’objet qui combine sans discrimination gadgets et armes, comme si la chasse ou la guerre n’étaient que d’inoffensifs loisirs au même titre que la bicyclette ou la pêche. Carelman est un pacifiste et, en dessinant des armes heureusement introuvables comme le terrifiant « Fusil d’assiégé » ou ces objets « masochistes », il montre l’absurdité suicidaire d’une société fonctionnaliste hantée par la technique. Ce n’est pas un hasard si Georges Baudrillard publie au même moment un Système des objets (1968), suivi de La Société de consommation (1970) dans le prolongement des Choses de Pérec (1965). Emblématique Catalogue, dernier témoin d’un âge d’or de l’objet et du travail à façon où l’homme pouvait encore ouvrer son imaginaire et par là même son environnement avant d’être totalement submergé par le design industriel.
S’ajoute à ce travail sur l’objet, la série des autoportraits non moins chimériques et bizarres que Carelman réalisa tout au long de l’année 2000.

Signalons l’appartenance de Carelman à l’OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle) et la fondation concomitante de l’OUPEINPO, Ouvroir de peinture potentielle, refondé en 1980 afin « d’inventer des formes, des contraintes mathématiques, logiques, ou ludiques capables de soutenir le travail des peintres, et plus généralement des artistes visuels ». [3]
Je recommande particulièrement le Taquinoïde, dont le concept à l’inverse du Taquin, rend possible toutes les combinaisons et offre des possibilités d’organisation quasi infinies. Appliqué à Paysage, il permet « d’obtenir un paysage différent tous les jours de sa vie » étant donné le nombre quasi incommensurable de combinaisons possibles calculées par le mathématicien Claude Berge. En théorie car, en pratique, c’est bien le même paysage qui est reproduit n’offrant qu’une monotone combinaison de cyprès, de pins, de mas provençaux, de collines pierreuses vaguement vertes, sans ciel et sans horizon. Mais est-ce qu’un paysage sans horizon est encore un paysage ? Question vraiment taquine…

Dans le même ordre, ou désordre, d’idées, une mention pour le « Projet de redressement du cours de la Seine à sa traversée de Paris » par un complice de Carelman, Jack Vanarsky. Il s’agit entre autres de « rectifier le cours de la Seine pour le rendre perpendiculaire à l’axe boulevard Saint-Michel/boulevard de Strasbourg ». Parmi les conséquences heureuses de ce redressement, l’auteur constate un rééquilibrage entre rive droite et rive gauche, sensiblement égales, la disparition de l’Opéra Garnier, du Sacré-Cœur, de la moitié de l’Arc de Triomphe tandis que les Invalides, le cimetière Montparnasse, le Centre Pompidou et l’Opéra Bastille sont dédoublés.

Un dernier point : Carelman, conscient de l’incomplétude ontologique de son catalogue, insistait pour qu’on lise bien « Catalogue d’objets introuvables » et non « des objets introuvables ». Façon de souligner qu’il revient à chacun d’imaginer ceux qui correspondraient à nos nouvelles technologies. Mais que reste-t-il à imaginer sinon un désordinateur capable de déprogrammer les chimères terrifiantes de notre modernité ? Retour au plus nécessaire des objets introuvables, mis en exergue du Catalogue sous la forme d’un rectangle vide avec pour légende, cette définition de Georg-Christoph Lichtenberg : « Un couteau sans lame auquel manque le manche ».

[1Voir son Petit Supplément à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1971.

[2Voir la « Tapette à Mouche charitable ».

[3Voir le collectif OUPEINPO. Du Potentiel dans l’art, Seuil, 2005.

OBJETS INTROUVABLES
Objets et dessins originaux de Jacques Carelman (1929-2012)
Galerie les Yeux fertiles,
27, rue de Seine, 75006 Paris
http://www.galerie-lesyeuxfertiles.com
© Jacques Carelman



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