Présence de Claude-Henri Rocquet
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Nous venons de perdre, en cette année 2016, un grand poète, un grand dramaturge, un grand écrivain. Pour certains un ami, d’autres, un mentor. Plusieurs maisons d’édition lui rendent hommage.

Claude-Henri Rocquet était né en 1933, dans le Nord. Il en gardait une grande proximité avec les Flandres et la culture flamande.
Il était un homme – indissociable de son épouse, Annik – en présence duquel on se sentait s’élever. Je n’avais qu’un peu plus de vingt ans et je venais de perdre père et mère quand je l’ai rencontré. D’une culture renversante – humiliante, même –, sa vie entière était orientée vers la création littéraire. Mais laquelle ? Son espace vital, construit autour de son bureau et de ses cahiers, protégés par une lourde muraille de livres, certainement protecteurs et bienveillants, était sa place forte. Au sein de cet espace chargé, sa culture se révélait de nature à renforcer la présence à la réalité, et notamment à la réalité de l’éphémère. De notre éphémère. Le temps est parfois plus mince qu’une vitre.

Les titres des derniers livres de Claude le disent : le sobre « Déjà » (poèmes, à paraître), ou encore « Je n’ai pas vu passer le temps ». Oui la mort est déjà là, à notre porte. Mais dans quelle force n’est-on pas, dans quelle certitude qu’elle n’est que cela, une porte, la porte, et que les anges nous attendent de pied ferme, pour une vie nouvelle, encore inconnue.
Claude est un écrivain de la foi, de la confiance absolue. La table épaisse où nous mangeâmes quelquefois semblait avoir porté le Graal.
Claude était de ceux qui vous remettent sur la voie, d’un seul regard, souriant et confiant. Parlons-en de ce regard, qu’il portait sur l’art en général, aigu, affûté. Discernant.

Je m’y tiendrai dans la présence.

Plusieurs éditeurs sont en route pour éditer ou rééditer l’intégralité de son œuvre.
Le premier volume de son théâtre complet – plus de vingt pièces et adaptations – va paraître au début de l’année prochaine aux éditions Éoliennes – que j’ai l’honneur de diriger. Claude fut d’ailleurs le premier poète que j’ai édité. Je repense avec tendresse au « Village transparent » dont chacun des exemplaires était secrètement orné, au colophon, par un fragment de papier à la cuve d’Anne Fougère. Celle à qui toute l’œuvre de Claude a été dédiée. à A., qui n’est autre qu’elle, son indéfectible et compagne pour toujours.

Ce n’est qu’un pas.

Ses écrits sur l’art. Ses écrits pour la jeunesse. Toujours quelque chose comme une connivence avec les anges.

On l’a connu aussi acteur, dans « Oncle Vania » au Théâtre du Nord-Ouest – monté, bien sûr, par Jean-Luc Jeener – ou encore lauréat du grand prix catholique de littérature – en 2009. Et Claude était également drôle, riait de lui-même, notamment de son propre orgueil, de ses faiblesses d’homme, de son talent, de son désir de reconnaissance.

Longtemps j’ai pensé qu’il eût pu jouer l’Alphonse Camard du Mont analogue de René Daumal, que je voulais porter au cinéma. Comme on le voit dans « Le Jardinier de Babel », Claude était aussi cet acteur, un fin lecteur à voix haute.

Pour finir, pour ceux qui ne l’ont pas connu, voici un court documentaire, Le Jardinier de Babel – il avait choisi le titre – tourné en 1993, dont je ne pensais pas qu’il eût pu être le seul et dernier. Le temps a passé et j’ai comme une fierté certaine de ne pas être passé, moi, à côté de lui.
L’homme était en quelque sorte un artisan continuateur de la Bible, contemporaine, éternelle, sans cesse renouvelée comme une mer, tantôt déchaînée, tantôt d’huile, mais jamais morte. La mer de Dun-kerque, l’église des dunes. Là où il était né.
Là où, aussi, il fût grièvement blessé, à bord d’une embarcation qui le menait à Bruges, par une tempête digne de Jonas.

S’il doutait ce n’était pas de la Bible, mais parfois, d’être allé trop loin, lui. Le Christ dans la pharmacie, Noël du clou… oui mais pourtant, voilà, le Christ pouvait être là, de nos jours. Il la rendait vraie ou bien peut-être, plus précisément, il se laissait relier à Elle. Peut-être un indice sur ce thème, cher, de la transparence. La lumière en transparence.

Est-ce que tu n’as pas oublié l’essentiel ? Combien de temps te reste-t-il à vivre ?
Je suis de ceux qui ont une dette envers lui.
« N’être plus rien… », c’est le grand paradoxe de ce qui a été cherché, voulu, assumé : notre condition d’homme, d’éternel arpenteur. Nous y reviendrons dans un prochain article.

* * *

Journal épars, études et ‘choses vues’, récits qui sont peut-être des nouvelles, rêves, souvenirs, souvenirs imaginaires, Bruges, Milan, Gordes, la mer du Nord et le Vaucluse, la place Monge, l’Andalousie... Le temps, plus que leur auteur, a fait de ces pages, diverses, un livre, dont j’aimerais qu’il soit de ceux qui se lisent par transparence. Hermès, dieu de l’écriture et des chemins, dieu des troupeaux et de leurs empreintes, écriture à l’envers sur la boue du chemin, le traverse. Il en est le maître, l’architecte. Est-il aussi le maître du temps ? Il apparaît ou se cache. Il se déguise, il se dénude. …
Le temps a ses couleurs et se vêt de leur variation. Le temps s’irise. Écrire et lire est tisser le fil du temps, des contes, se perdre dans les plis de ce tissu comme jadis dans la forêt l’enfant que nous sommes encore. 
 

Je n’ai pas vu passer le temps, Éd. Le Bois d’Orion (232 p., 20 €) est disponible à la librairie Busser. Commandez / 01 56 81 63 22

bibliographie (parmi les récentes éditions/rééditions)
Les Facettes du cristal, entretiens avec Lanza del Vasto, Éd. Le Bois d’Orion (253 p. 24 €).
Le Retour, in revue Kôan, n° 4.
Pour les enfants : Visite d’un jeune libertin à Blaise Pascal et Érasme et le grelot de la folie, Éd. Les Petits Platons (14 € chaque).
Chemin de parole, Éd. Corlevour, (15 €).

Libraire Busser, 37 rue Monge, 75005 Paris



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