Qu’est-ce qu’un agriculteur bio ?
Vous avez aimé cet article, partagez le !

Dans son dernier ouvrage, Juliette Rigondet dessine le portrait sensible de son propre frère : un agriculteur pionnier du bio en France. En dédicace à la librairie Pedone, le 27 mai.

La plupart d’entre nous sont urbains. Connectés au numérique, mais déconnectés du sol, des saisons, de ce qui pousse et qui croît. Les plats sont préparés. Les salades en sachets. Les légumes arrivent au supermarché, voire au marché. Le pain est à la boulangerie. La terre est loin.

Les jardins partagés, les Incroyables comestibles, les plantes aux balcons sont des tentatives louables et intéressantes de la faire revenir en ville. Les tomates sont en cerise sur le pot.

Tout cela n’est pourtant qu’ersatz de ce qu’est le travail de la terre, quand il faut produire sur des dizaines d’hectares, pour nourrir des millions de citadins. Moissonner seul, dans le ronronnement de la moiss’bat, sous le champ de la nuit semer de grain d’or.

L’agriculteur, lui (ou elle) est en contact permanent avec la terre. Il doit la forcer à produire, contre elle-même ou avec elle-même. Choix cornélien car il est d’autant plus difficile de produire bio, autrement dit quand l’agriculture ne consiste pas à artificialiser les sols et à produire à coup d’engrais, de pesticides, d’insecticides, et autres produits tueurs.

La terre, pour la plus grande partie des agriculteurs « traditionnels », m’explique François, n’est qu’un support pour faire pousser des graines. Si elle ne « fonctionne » pas, il y a des engrais et des désherbants puissants.

Ainsi, pour être agriculteur bio, il faut d’abord un profond amour de la terre. De la terre vive. Pas d’un simple substrat.

19 octobre. François est à quatre pattes dans le champ, nez et yeux à quelques millimètres de la terre. J’ai souvent vu mon frère ainsi. On sent à l’observer à la fois le plaisir qu’il a à toucher, scruter, sentir de près cette matière vivante, féconde, prometteuse et parfois menteuse, et l’obsession de minutie qui est la sienne.

Juliette Rigondet est journaliste et fille d’agriculteur "classique". Elle a grandi à la ferme, la ferme de Milly dans un coin du Berry, mais vit à Paris. Son frère, qui voulait devenir médecin, lui, y est resté. On s’accroche à la terre, à son domaine, même quand celui-ci n’est plus aussi vaste qu’au temps des aïeux. Leur oncle voulait devenir grand reporter, façon Kessel, il y est resté aussi. Mais de classique, son frère François est devenu, non sans effort, agriculteur bio. Pour lui et son équipier, l’agriculture intensive était devenue lassante à la longue :

« L’intensif, c’est toujours pareil, je m’ennuyais. Ici on se remet en question en permanence, il n’y a pas deux années pareilles » : les mauvaises herbes à combattre et les moyens pour les éviter changent d’une fois sur l’autre.

Le bio, me dit Joël, est un métier de haute précision, « architechnique ».

Désherber peut paraître simple, a priori, mais sans produit, c’est maintes fois plus difficile. Il faut faire preuve d’ingéniosité et aimer les machines. Contrairement aux préjugés, le bio n’est pas un retour à une agriculture archaïque.

Car le bio suppose non seulement observation et adaptabilité mais aussi réflexion, imagination et inventivité pour trouver des solutions à ce qu’il n’est pas question de régler par la chimie.
C’est donc ici qu’ils ont, il y a dix ans, imaginé, dessiné puis fabriqué une machine pour neutraliser les mauvaises herbes qui échappent aux crochets de la bineuse, étouffent et affament les cultures. François au croquis, Joël à la fabrication. Ils l’ont baptisée l’« écimeuse ».

Le recours à la mécanique plutôt qu’à la chimie a aussi ses désavantages. Rien n’étant jamais parfait : les tracteurs passent plus souvent dans les rangs et la terre se tasse. Sans parler de la consommation de pétrole.

Mais les agriculteurs ont d’autres ruses :

Ici, dans les terres profondes, m’explique Joël, l’espacement choisi pour les grains semés est moitié moins large que dans les terres à cailloux. Car les mauvaises herbes redoutées de ce côté, des matricaires surtout, poussent moins vite que les blés.

C’est tout ce cheminement intellectuel et sentimental, cette quête du sens de l’acte agricolz, mais pour finir extrêmement technique, que Juliette Rigondet raconte, dans une langue simple et rustique, qui coule comme les jours qui passent dans une ferme berrichonne, dans son livre Le soin de la terre aux éditions Tallandier.

Elle y brosse un portrait tranquille et sans tabous : la vie de famille et l’éloignement des enfants, la place des femmes qui aujourd’hui travaillent à la ville, les enfants des campagnes qui ne sont plus vraiment différents des autres, les vacances (toujours un peu en décalées), et les subventions agricoles, par exemple.

Mais au-delà du portrait intime, le livre dresse le portrait d’une profession en pleine croissance. Il y a de plus en plus d’agriculteurs bio !

En un an, 17.000 hectares ont été convertis à l’agriculture biologique dans la région Centre (et 220.000 en tout sur le territoire français). C’est une bonne nouvelle, mais c’est énorme et soudain.

Le paradoxe, c’est que les subventions de conversion ne suivent plus. Et les prix de la tonne de blé baissent. Et François se demande ce que ses terres deviendront après lui. Retourneront-elles à l’agriculture chimique ? Il y a des risques, car cette forme d’agriculture est rentable pour l’industrie. L’ajournement constant de certains pesticides est là pour le prouver.

Mais aussi beaucoup d’espoirs ! Les coûts de l’agriculture chimique, tant humainement (empoisonnements, maladies,...) que financièrement (perte d’autonomie des exploitations agricoles), poussent des agriculteurs « traditionnels » à revoir leur modèle et leurs pratiques et à s’inspirer des agricultures plus respectueuses de la terre.

Juliette Rigondet sera en signature à la libraire Pedone, vendredi 27 mai, à partir de 18h. Ce qui a du sens. Car, bien qu’écrit au raz des marguerites [1], ce livre donne à réfléchir aux conséquences sociales et politiques, voire géopolitiques [2] du développement de l’agriculture biologique. Ce qui nous concerne tous.

Une petite vidéo pour terminer sur les Soigneurs de terre.

[1les matricaires sont des petites marguerites sauvages

[2Cette forme d’agriculture est une façon de réduire l’emprise des grands semenciers et de la pétro-chimie sur les agriculteurs

Librairie des Editions Pedone, 13 rue Soufflot, 75005 Paris

Le soin de la terre, Juliette Rigondet, éditions Tallandier, Paris, 2016

© quartierlatin.paris



JPEG - 248.4 ko

Compte-rendu de la table ronde organisée à la Mairie du Ve pendant le festival Quartier du Livre.

JPEG - 221.9 ko

Deux artistes émergents de la scène cubaine vous donnent rendez à la galerie Achilléa.

JPEG - 133.1 ko

La nouvelle carte des cinémas indépendants parisiens.

JPEG - 260.5 ko

La librairie l’Oeil écoute lance une grande souscription publique. Participez à la sauvegarde d’une des grandes librairies du Montparnasse.