Quand l’édition "tourne au Western"
11 avril 2016 | Claire Jeantet | Lire | Critique | Editeurs | Librairie |
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J.J. Pauvert, outsider de l’édition, à voix nue.

Jean-Jacques Pauvert, à voix nue, raconte sur France Culture qu’il aime quand l’édition « tourne au Western » [1]. Intriguée par son ton à la fois précieux et moqueur et par son parcours atypique, j’ai poursuivi avec La traversée du livre. Mémoires (Viviane Hamy, 2004).

Né au milieu des livres, son autobiographie débute par la description de la bibliothèque familiale, J.J. Pauvert admire Arsène Lupin « seul contre toutes les institutions » et vibre à la lecture des Liaisons dangereuses. Déjà sensible à l’objet livre, il frémit à la vue des Bibliothèques rose et verte de chez Hachette, si éloignées des beaux livres illustrés à l’ancienne. Ces anectodes enfantines tracent en filigrane sa posture d’éditeur. Une posture qu’il aura pourtant lui-même du mal à admettre, y compris lorsqu’il est à la tête d’une maison d’édition employant une trentaine de personnes, et de plusieurs librairies.

Une des premières choses à noter sur J.J. Pauvert est son art de tisser des réseaux. À 15 ans, apprenti-vendeur à la librairie Gallimard boulevard Raspail, il toque à la porte des grands écrivains de la rue Sébastien-Bottin, rencontre Sartre, Camus, Jean Paulhan, Jean Genet... Il découvre le marché parallèle des livres rares, où il devient très habile et entre, sans en être vraiment conscient dans la Résistance en passant des enveloppes. Il connaît, à force d’arpenter Paris et de revendre des livres sous le manteau, tous les bouquinistes et librairies. Un réseau qui lui sera utile quand il cherchera à écouler ses premiers ouvrages. Ses amitiés, fraternelles et intellectuelles, ponctuent le livre : Sartre, Bataille, Breton, Julliard, Klossowski, Siné...

J.J. Pauvert ne se rêve pas éditeur quand il est enfant ou adolescent. À vrai dire, il ne sait pas, alors, ce que ce métier recouvre. Un des charmes du livre tient dans cette découverte des rouages du monde éditorial : la confection d’une maquette, le choix de l’imprimeur, du relieur, les contrats avec les distributeurs, la censure, les premiers articles de presse...
Pauvert raconte d’une manière cocasse sa première aventure éditoriale quand il entre, armé du seul texte de Sartre et de son enthousiasme, chez un imprimeur. Ce dernier lui demande le calibrage de l’ouvrage, la maquette de la couverture, le papier, la marque d’éditeur... Pauvert ne se laisse pas démonter et revient quelques jours plus tard avec une maquette faite au jugé. Le livre se vend à 20 000 exemplaires. Il a mis le doigt dans l’engrenage et n’en démordera plus. Mais, une fois le livre imprimé et relié, reste la question de la distribution, fil rouge du livre.


La Coopérative du Livre refuse de distribuer son édition de Sade en 1947 car le texte est interdit par la censure. Ce ne sera pas la seule fois. Pour remédier aux problèmes de distribution, en 1954, J.J. Pauvert et Jérôme Lindon des éditions de Minuit s’associent pour acheter une camionette qui sillonne la France avec leur fond. Le résultat ne fut pas au rendez-vous mais J.J. Pauvert persiste. Plus tard, il nomme Régine Desforges responsable d’une inspection des librairies de France pour évaluer leur connaissance de la maison d’édition Jean-Jacques Pauvert.

Ce mélange d’audace, d’enthousiasme et de tenacité est peut-être ce qui caractérise le mieux Pauvert. Sa première lecture de Sade, les Cent Vingt Journées, ressemble à s’y méprendre à une rencontre amoureuse, troublante et obsédante. Tout comme le sera Histoire d’O : « MON livre ».

Pauvert le dit lui-même « L’édition n’est que rencontres, pour l’essentiel. Ou bien ce serait peu de choses », que l’auteur soit vivant ou mort. À plusieurs reprises, Pauvert confesse qu’il publie « d’enthousiasme » ou « d’instinct » sachant pertinement que l’ouvrage ne plaira qu’à un public de niche ou qu’il fera scandale auprès de la Brigade mondaine. La privation de ses droits civiques ne ralentira pas ses ardeurs. Pauvert fait sans cesse des paris : réédite le Littré dont le succès est tel qu’il n’arrive plus à en gérer l’édition et la distribution (ce sera finalement repris par Gallimard et Hachette) ; édite les œuvres complètes d’Élie Faure pour lesquelles il s’endette sur trois ans auprès de ses imprimeurs ; édite les poésies de Victor Hugo en un seul tome de 3,800 kg. Il frôle à plusieurs reprises la banqueroute et se résoudra tardivement pratiquer une « politique de la péréquation » comme le faisait Gaston Gallimard. J.J. Pauvert se met à publier des livres d’érotisme plus commerciaux sous une deuxième marque éditoriale afin d’équilibrer les finances.

Cette audace s’exprime également dans le choix des formats des ouvrages publiés. Les maquettes sobres dessinées par Pauvert détonnent par leurs extravagants détails. Les œuvres de Sade sont reliées en papier Ingres noir, avec des caractères « estampés en or véritable ». Le Littré, dont la maquette est réalisée par Darche, est imprimé sur une seule colonne et non deux. La collection « Libertés », réalisée avec Faucheux, est faite en kraft avec une tranche noire, ce ne fut pas du goût de tous.

Pauvert donne tous les détails de ses « cuisines » d’éditeur, le nom des caractères choisis (Didot pour l’intérieur de « Libertés »), le poids des poésies de Victor Hugo (3,800 kg), le papier... On croirait tenir les éditions en main, la reproduction de certaines couvertures dans l’édition de Viviane Hamy particpe de cette illusion.

En 1945, Pauvert édite un texte de Sarte, vingt ans plus tard, il a 250 titres à son catalogue, dont il est fier par sa rigueur. De Palimurge, son premier nom d’éditeur, domicilié au garage de ses parents, il a fondé les Éditions Jean-Jacques Pauvert, une société anonyme, une entreprise. Et pourtant, sans cesse, J.J. Pauvert interroge cette posture d’éditeur, son sens social, économique et médiatique.
Quand devient-on éditeur ? Par le fait de publier un ouvrage, par la reconnaissance du milieu (quand Breton salue le Voleur en 1955, quand un article le consacre comme « éditeur » dans l’Express en 1960), par l’assise économique (avoir un distributeur, signer un contrat avec Julliard, employer une trentaine de personnes), par le succès auprès auprès du public ? Dans tous les cas, Pauvert considère que c’est un rôle, qu’il concède à jouer mais dont la routine et les équilibres financiers lui pèsent. Anti- conformiste, il arbhore les étiquettes - éditeur d’érotique, éditeur à succès - rien ne lui sied.

Si ce n’est être l’éditeur des « entreprises difficiles » comme les œuvres complètes d’Élie Faure. Il partage la peur d’Henri Flammarion de devenir un « gestionnaire », aspiré par les concentrations éditoriales successives et les dictats de la culture de masse, que Pauvert critique vertement.

En interrogeant sa propre posture d’éditeur, Pauvert retrace les évolutions du monde éditorial, lui qui a commencé alors que le papier se faisait rare et que ne pas payer d’impôts pouvait passer inaperçu. En phase avec la croissance économique années 60, l’édition prend son essor : les groupes éditoriaux se constituent, le système de distribution est rationalisé (création d’Interforum) et le livre de Poche, apparu en 1953, est devenu un objet du quotidien. Au-delà du monde éditorial, Pauvert peint à grands traits la société des années 60, l’intrusion de l’érotique sur la scène publique, l’expansion des chaînes télévisées, la guerre d’Algérie... et termine par les événements de mai 68 et le redressement judiciaire des éditions Jean-Jacques Pauvert.

La traversée du livre, et de ses mutations après guerre, est celle d’une vie. S’il refuse la posture d’éditeur, J.J. Pauvert est en revanche une figure dont le catalogue de la maison est indissociable, et bravache jusqu’au bout « Mais après moi la marque Jean-Jacques Pauvert n’aura pas de continuateur. Pour le meilleur et pour le pire (on en jugera...), j’aurai été le seul à en user. Tant bien que mal je l’ai créée, elle s’éteindra avec moi, et ne restera que sur quelques épaves des bouquinistes. C’est mieux ainsi, me semble-t-il. »

Réédition de la biographie de Sade par J.J. Pauvert au Tripode, 2013.

[1À propos de l’épisode de la réédition du Littré, dans un des entretiens avec Christine Goémé, « À voix nue », France Culture, 1990.

La traversée du livre. Mémoires, Jean-Jacques Pauvert, Viviane Hamy, 2004.
Sade vivant, biographie de Sade par Jean-Jacques Pauvert, Le Tripode, 2013.



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