Sergeï Paradjanov, maestro de la démesure
21 février 2017 | Marc Benda | Rencontrer | Entretien | Cinéma |
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A l’occasion de son dernier livre, Jean-Max Méjean revient sur ce grand cinéaste d’origine arménienne très peu connu en France.

Jean-Max Méjean, collaborateur à la revue Jeune Cinéma, notamment directeur de l’ouvrage collectif Fellinicita, éditions de la Transparence et récemment auteur de Rimbaud Cinéma, Jacques Flament éditions, est venu à la librairie présenter le dernier ouvrage qu’il a dirigé : Sergueï Parajdanov, cinéaste, trublion et martyr, Jacques Flament éditions. En compagnie de Krikor Hamel, co-auteur du livre et réalisateur du documentaire "Paradjanov, le dernier collage", il nous a parlé de la personnalité et de l’œuvre du réalisateur. Il a également bien voulu répondre à nos questions.

Dans un entretien avec vous à l’époque de la sortie de son film Le Scandale Paradjanov, Serge Avédikian rappelle la phrase de Godard : « Dans le temple du cinéma, il y a des images, de la lumière et la réalité. Sergeï Paradjanov est le maître de ce temple. » Paradjanov a également été reconnu et célébré par ses pairs comme Fellini, Tarkovsky, Péléchian. Quelle est la place selon vous du cinéaste dans l’histoire du cinéma de la deuxième moitié du XXe siècle ?

C’est justement parce que je trouve que Paradjanov n’a pas la place qu’il mérite dans l’histoire mondiale du cinéma que j’ai voulu lui rendre hommage avec ce livre collectif. Il ne faudrait pas que des cinéastes aussi talentueux que lui disparaissent de la mémoire collective surtout en Occident. Je parie que si vous citez son nom à deux ou trois passants dans la rue, même dans ce quartier de la Sorbonne réputé cultivé, peu de gens sauront qui il est. C’est à la suite de deux voyages en Arménie, où il est très connu puisqu’un grand musée à Erevan lui est consacré, qu’il m’est venu l’idée de faire ce livre. Paradjanov est le cinéaste préféré de Jean-Luc Godard, cela devrait être la consécration de son talent et je me souviens qu’il avait tenu à lui rendre hommage lors de l’exposition que le Centre Georges Pompidou avait consacré à Jean-Luc Godard il y a quelque quinze ans.

Le livre est un livre de courtes études et de rencontres. Études sur les œuvres, mais aussi rencontres avec Paradjnanov lui-même. Pouvez-vous nous parler de sa personnalité telle qu’elle apparaît dans l’ouvrage ?

Je n’ai malheureusement pas eu l’honneur de connaître personnellement Paradjanov, seulement Fellini et ce n’est déjà pas si mal. Il faudrait poser la question à Serge Avédikian qui l’a bien connu et qui lui a consacré un très beau film. On pourrait aussi demander à Gérald Morin qui raconte sa rencontre avec le maître arménien lorsqu’il a accompagné Marcello Mastroianni à Tbilissi. Les témoignages du livre concordent tous et s’accordent presque tous pour dire que Sergueï Paradjanov avait une personnalité complexe mais attachante, artiste et bricoleur de génie, capricieux, et je pense que le titre du livre résume bien sa personnalité car il était vraiment tout ça à la fois, mais bien plus encore : cinéaste, trublion et martyr, mais aussi marchand d’art, artiste, collectionneur, aventurier, comédien, perfectionniste, amoureux de la vie, etc. Il suffi de regarder le film que Serge Avédikian lui a consacré : Le Scandale Paradjanov ou la vie tumultueuse d’un artiste soviétique.

D’origine arménienne mais né en Géorgie, Paradjanov se considérait comme un cinéaste soviétique tout en ayant été emprisonné plusieurs fois par le régime pour homosexualité ou corruption. Il semble avoir été traversé par toutes sortes de contradictions liés à l’histoire du Caucase et l’histoire du l’Union soviétique. Son cinéma, loin d’être simplement esthétique, devait être éminemment symbolique et politique pour que le cinéaste fût persécuté ainsi.

Les raisons de l’acharnement du régime soviétique sur Paradjanov sont assez mystérieuses et sibyllines, comme tout ce qui se passait alors dans ce pays dictatorial. Les autorités ont choisi le chef d’accusation d’homosexualité parce que cela permettait une peine plus lourde que trafic d’icônes par exemple. Paradjanov était en effet bisexuel, mais son homosexualité a bien servi le régime soviétique pour le faire taire.mais c’est le prétexte dont s’est servi le régime pour le faire emprisonner durant de longues années, sous prétexte qu’il pervertissait la jeunesse, à la manière de Socrate. Sauf qu’on ne l’a pas obligé à boire la ciguë ! On l’a simplement empêché de faire du cinéma, on l’a mal traité jusqu’à ce qu’il tombe malade et que son diabète s’aggrave. Ce n’est pas que les films de Paradjanov fussent politiques, en tout cas pas au premier degré. Il obtenait d’ailleurs facilement des budgets pharaoniques comme Fellini en Italie, pour réaliser tous les plans qu’il voulait et les recommencer autant de fois qu’il voulait. Mais je crois que ce qui troublait les autorités, c’était tout d’abord son sens indestructible de la liberté car il ne s’est jamais soumis. En plus, son cinéma qui brassait toutes les cultures et religions du Caucase étendu, pouvait favoriser l’éclatement de l’empire soviétique, qui a d’ailleurs fini par exploser sans que ce soit complètement la faute de Paradjanov.

Paradjanov faisait également des collages. Pouvez-vous nous parler de cet aspect de son œuvre et le relier à son cinéma ?

Paradjanov s’est d’ailleurs mis à créer des collages, un peu à la manière de Jacques Prévert mais en beaucoup plus baroque (il y a trois exemples à l’intérieur du livre), justement parce qu’on l’avait empêché de continuer à faire du cinéma. Dans les prisons où il était enfermé souvent avec des droits communs, il était très apprécié car il écrivait des poésies, aidait à faire les courriers et conseillait les détenus. La plupart de ses collages sont exposés au Musée qui lui est consacré à Erevan, ils ne sont pas tous inoubliables, mais ils participent d’une forme d’art mixte qui mérite toute notre attention. Fellini et lui ne se sont jamais rencontrés, mais je crois savoir que Federico Fellini et Giulietta Masina appréciaient beaucoup de recevoir leurs lettres en retour décorées par le maître de Tbilissi. Il faut rappeler aussi que Fellini a participé vivement aux pétitions et manifestations qui ont eu lieu dans le monde, et plus particulièrement en Italie, pour faire libérer Paradjanov. Ce soutien international a quand même un peu amélioré son sort.

Qu’entendez-vous quand vous écrivez que Paradjanov était un conteur. Voulez-vous dire qu’il racontait des histoires ?

J’entends le mot conteur au sens original du terme, c’est-à-dire celui qui possède l’art de raconter, mais surtout d’inventer des contes. Ils ne sont pas nombreux dans le monde des arts, et c’est surtout une tradition orientale. Inutile de rappeler par exemple le rôle de Shéhérazade. Le conte est important car il est souvent mythique, fédérateur et oblige le public à s’imaginer une autre vie. En se servant des bardes ou des poètes du Caucase, en racontant leur vie, Paradjanov a créé un nouveau style de cinéma peu bavard, avec une mise en scène souvent statique et qui acquiert une dimension universelle, comme Les chevaux de feu et, bien sûr, Sayat Nova. Mais tous les autres aussi me direz-vous, si bien qu’on a pu parler d’un cinéaste qui crée des livres d’enluminures persanes, ottomanes chères à cette route de la soie.

Je suppose qu’il faut voir les quatre films majeurs. Mais peut-être pouvez-vous nous parler un peu précisément de son film le plus connu, Sayat Nova ?

C’est très intéressant que vous mettiez l’accent sur ce film parce qu’il a une histoire assez extraordinaire et compte énormément dans la carrière du réalisateur. C’est sans doute le film qui a le plus marqué l’histoire du cinéma, parce qu’il a modifié la vision esthétique du 7e Art. Réalisé concomitamment avec Fellini Satyricon, en peut y trouver non pas des ressemblances, mais des similitudes dans la manière de traiter certains plans. Sayat Nova, son deuxième film réalisé en dehors de l’Ukraine, a marqué un tournant dans son œuvre, puisqu’il y abandonne définitivement semble-t-il le modèle dovjenkien qui, en divers tableaux magnifiques et génialement cadrés, raconte la vie du barde et poète arménien le plus célèbre et admiré du pays, qui a vécu au XVIIIe siècle. C’est à partir de ce film que les ennuis commencent vraiment pour Paradjanov et le film connaît une aventure sans fin, car les studios ont demandé à ce qu’il soit remonté et sorte sous le titre La couleur de la grenade. Tout cela pour un film magnifique qui, dit-on, a été inspiré à Sergueï Paradjanov parce que, dès son plus jeune âge, il voyait chaque jour le buste du barde près de chez lui.

« La rondeur des hommes et des femmes, la douceur du geste, déclare Serge Avédikian dans le livre, ce côté opératique, la force de l’Orient, du Caucase. Un mélange de finesse géorgienne et le côté un peu rude, carré du Caucase. Les Russes appelaient les gens du Caucase les gueules noires, ça veut tout dire. Et dans Sayat Nova qui, de mon point de vue, est son chef-d’œuvre, on retrouve tout ça, avec l’androgynie, la dualité de l’homme et de la femme. C’est ce qui a dû plaire à Federico Fellini. Et ce film c’est aussi l’apothéose de l’art paradjanovien car on lui avait tout donné pour le réaliser. Il pouvait tout se permettre, faire venir des animaux fabuleux. Il avait alors même le droit de se servir des jeunes gens de l’armée qu’il s’amusait à maquiller, à faire porter des perruques. Bref dans la démesure, Paradjanov était le maestro. »



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