Conférence du Comité Quartier Latin : un écologue et un biologiste au chevet de notre planète
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Pierre Joliot-Curie et Patrick Blandin étaient reçus par le Comité Quartier Latin pour parler "biodiversité", surpopulation, difficultés politiques et éthiques...

Le 2 Juin 2021, Pierre Joliot-Curie (au centre) et Patrick Blandin (à gauche) étaient reçus par le Comité Quartier Latin pour parler "biodiversité", surpopulation, difficultés politiques et éthiques...

En mairie du 5e arrondissement, au côté de Robert Levy, philosophe et président du comité Quartier latin, M. Blandin a indiqué que Marseille accueillait, début septembre 2021, le colloque mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (Uicn), une assemblée générale de spécialistes internationaux qui se tient tous les quatre ans et qui est partiellement ouverte au public.

M. Joliot-Curie avouait "ne pas voir beaucoup de solutions", sinon diminuer la consommation d’énergie, améliorer l’Education pour freiner la croissance et la surpopulation. "Les choix politiques et éthiques sont très difficiles pour préserver la biodiversité au maximum et nourrir bientôt dix milliards d’habitants". "La voiture électrique est une fausse solution", a-t-il estimé.

M. Blandin a qualifié ce terme de biodiversité d’ OSMI, objet sémantique mal identifié, avec humour. Il a précisé cependant que ce nouveau nom datait de 1985 pendant la préparation d’un forum américain. "Il faudrait une gouvernance mondiale écologique peut-être... Il faut une vision forte... Veut-on que l espèce humaine continue ?"

Cette conférence - débat se déroulait dans le cadre du sixième Festival Quartier du Livre, sur le thème "la Terre est une personne", dans la salle municipale des mariages.


Patrick Blandin
Professeur émérite du Muséum national d’Histoire naturelle
Ancien directeur de la Grande Galerie de l’Évolution
Président d’honneur du Comité Français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN)

Biodiversité : du néologisme aux enjeux

Le mot « biodiversité » : un OSMI, Objet Sémantique Mal Identifié ?

Le terme « BioDiversity », contraction de « Biological Diversity », a été inventé en 1985 lors de la préparation du National Forum on BioDiversity organisé en 1986 aux USA, forum qui a alerté sur l’ampleur non soupçonnée de la perte de diversité du monde vivant, due notamment à la destruction des forêts tropicales, mise en évidence par les images satellitaires, et au blanchiment des récifs coralliens. Le livre Biodiversity, issu de ce forum et publié en 1988 sous la direction d’Edward O. Wilson et Frances M. Peter, répandit le néologisme dans les milieux concernés partout dans le monde. Curieusement, aucune définition précise de « Biodiversity » ne fut donnée par Edward O. Wilson. Pourtant, dès 1987, un organisme technique du Congrès des USA en avait proposé une :

«  La diversité biologique fait référence à la variété et à la variabilité des organismes vivants et des complexes écologiques où ils existent.
La diversité d’un ensemble peut être définie comme le nombre d’entités qui le composent ainsi que par leur fréquence relative. Dans le cas de la diversité biologique, les entités sont organisées à de multiples niveaux, allant d’écosystèmes entiers aux structures chimiques qui constituent la base moléculaire de l’hérédité. De ce fait le terme recouvre les différents écosystèmes, les différentes espèces, les différents gènes, ainsi que leurs abondances relatives.
 »

L’ONU et les milieux internationaux de la conservation de la nature, en particulier l’UICN, s’emparèrent de cette notion dans le cadre de la préparation d’une convention internationale, processus qui aboutit au Sommet de Rio de Janeiro, en 1992. Dans le texte de cette convention, toutefois, c’est l’expression « diversité biologique » qui fut employée :

«  Diversité biologique : Variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes  ».

C’est à partir de là que le néologisme « biodiversité » connut un succès fulgurant. Il est aujourd’hui passé dans le langage courant, abonde dans les médias, sans que l’on se préoccupe sérieusement de préciser de quoi on parle. Dès 1995, pourtant, l’écologue Jacques Blondel n’hésitait pas à écrire : « la « biodiversité » n’est pas un concept, encore moins un paradigme : c’est une coquille vide où chacun met ce qu’il veut, un « mot de passe  » (…) ». Il n’avait pas tort, si l’on en juge par ce que l’on peut lire aujourd’hui sur le site du ministère en charge de l’écologie :

« La biodiversité, c’est le tissu vivant de notre planète. Cela recouvre l’ensemble des milieux naturels et des formes de vie (plantes, animaux, champignons, bactéries…) ainsi que toutes les relations et interactions (coopération, prédation, symbiose…) qui existent, d’une part, entre les organismes vivants eux-mêmes, d’autre part, entre ces organismes et leurs milieux de vie. Nous, les humains, appartenons à une espèce –Homo sapiens – qui constitue l’un des fils de ce tissu.  »

On a donc rempli la coquille vide de tout ce qui compose la nature vivante, et la biodiversité est devenue un tout, une « entité » symbolisée par la métaphore du tissu. Dans le langage courant, la « biodiversité » s’est ainsi substituée à la « nature », avec souvent une connotation technocratique : la biodiversité serait mesurable, évaluable d’un point de vue économique, voire chiffrable en devises.

Des racines darwiniennes

« Nul ne peut supposer que tous les individus de la même espèce soient coulés dans un même moule. Ces différences individuelles ont pour nous la plus haute importance, car, comme chacun a pu le remarquer, elles se transmettent souvent par hérédité ; en outre, elles fournissent aussi des matériaux sur lesquels peut agir la sélection naturelle. »

Ce lumineux passage de L’origine des espèces dit tout : Darwin avait saisi l’importance de ce que l’on appelle aujourd’hui la diversité génétique, source de la diversification des espèces, sous l’impulsion de la sélection naturelle. Aujourd’hui, l’on a compris que la diversité est une caractéristique fondamentale du monde vivant à tous ses niveaux d’organisation.

Un nouveau champ de recherche

« Nous pensons qu’au vu des grandes avancées faites ces cinquante dernières années dans la compréhension des mécanismes moléculaires du fonctionnement cellulaire, il est temps, maintenant, de commencer une étude sérieuse du rôle de la biodiversité dans les systèmes biologiques. Les changements d’origine humaine attendus, de l’usage des terres et du climat, imposent de telles études.  »

Ainsi s’exprimait en 1991 un groupe de scientifiques réunis à Harvard Forest (USA) pour jeter les bases d’un projet international de recherche, intitulé : From Genes to Ecosystems : a research agenda for biodiversity.

La question fondamentale du rôle de la biodiversité peut être posée de la façon suivante : quelles propriétés le fait d’être diversifiés confère-t-il aux organismes et aux systèmes écologiques ? Dans le cadre du paradigme darwinien, on fait l’hypothèse que l’adaptation à un environnement changeant est rendue possible par l’existence de « collectifs diversifiés » à tous les niveaux d’organisation du monde vivant. D’où la question : la perte de diversité réduirait-elle les capacités d’adaptation des espèces et des systèmes écologiques ?

La perte de biodiversité, dite « la sixième crise d’extinction »

Bien avant que l’on invente la biodiversité pour s’inquiéter de sa diminution, les cris d’alarme n’ont pas manqué. C’est en 1923, dans les murs du Muséum, qu’eût lieu le Premier Congrès International pour la Protection de la Nature, qui fit une large part à la question des espèces en danger. En 1948 naissait à Fontainebleau l’Union Internationale pour la Protection de la Nature (UIPN), qui se donnait pour objectif « la sauvegarde dans toutes les parties du monde de la vie sauvage et de son milieu naturel », en « s’attachant spécialement à protéger de l’extinction les espèces menacées ». En 1952, Roger Heim, directeur du Muséum et Vice-Président de l’UIPN publiait Destruction et Protection de la Nature, dix ans avant le fameux Silent Spring de Rachel Carlson, dont il préfaça l’édition française. En 1965, Jean Dorst, futur directeur du Muséum, publiait Avant que Nature meure, maintes fois réédité et traduit. En 1973, Roger Heim rassemblait nombre de ses articles sous le titre L’angoisse de l’an 2000 : quand la Nature aura passé, l’homme la suivra.

Les cris d’alarme ne furent pas sans effets, culturels et politiques. Mais il faut reconnaître qu’à la suite du Sommet de Rio de Janeiro, le mot de passe « biodiversité », en dépit de ses ambiguïtés, a joué un rôle important dans la prise de conscience, par un public de plus en plus large, de la fragilisation de la nature : la crise de la biodiversité est désormais largement présente dans les médias et dans beaucoup de propos politiques.

Pour frapper les esprits, des spécialistes en marketing pseudo-scientifique ont lancé l’idée que nous étions au seuil d’une « sixième crise d’extinction des espèces », la cinquième étant célèbre parce qu’elle fut marquée par la disparition des dinosaures, héros de rétro-fictions et d’imaginaires enfantins. C’est ainsi que l’on a pris le risque de banaliser, comme réitération de phénomènes récurrents, un événement absolument nouveau dans l’histoire de la Terre : une détérioration violente de la nature, jusque dans les moindres recoins de la planète, en un rien de temps, par une seule espèce. En outre, si l’extinction des espèces est évidemment d’une extrême gravité, mettre l’accent sur ce seul aspect de la crise globale est par trop réducteur, alors que nous vivons le premier – et peut-être le dernier – bouleversement planétaire « bio-provoqué », si j’ose dire, par une espèce particulièrement envahissante, Homo autoproclamé sapiens.

En vérité, une crise éthique

« Bio-provoqué » ? C’est parce que certaines formes de « civilisation » ont développé une façon d’habiter la Terre qui artificialise, encombre, pollue, empoisonne, et qui rabote la diversité du monde vivant au risque de réduire dangereusement ses possibilités d’adaptation, que l’humanité crée une situation paradoxale : elle provoque un changement radical de la biosphère en même temps qu’elle en diminue drastiquement la capacité à changer. Cette situation résulte d’une crise de gouvernance, qui s’explique en dernière analyse par une crise éthique : il manque une vision proposant aux humains un monde désirable fondé sur des valeurs partagées.

Il faut d’urgence changer de trajectoire, il faut « changer de changement ». Autrement dit, il faut refonder notre façon d’interagir avec le monde vivant, en nous en reconnaissant solidaires. Il faut inventer une autre façon d’habiter la Terre, de manière à créer les conditions d’un « mieux vivre ensemble » avec le monde sauvage, en maintenant ainsi les potentialités évolutives des systèmes écologiques. Car nous préoccuper avec générosité de l’avenir de tous les vivants, c’est en réalité s’assurer au mieux de l’avenir de l’humanité.

Pour en savoir un peu plus

Patrick Blandin. Biodiversité, l’avenir du vivant. Paris, Albin Michel, 2010. Grand Prix Léon de Rosen 2010 de l’Académie française. Nouvelle édition au format de poche, collection Espaces libres, 2020.

source photographie : Marie-France Maniglier



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