La boutique « Le Retour à la terre » retrace l’histoire de son immeuble
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"Biocoop, le retour à la terre" a eu l’idée de donner l’historique de l’immeuble qu’il occupe, 1 rue le Goff – 12 rue Malebranche, 75005. Cette histoire concerne au premier chef celle des principaux commerces culturels du quartier latin. A lire donc.

Historique de la boutique

"La boutique de la rive gauche a connu une vie trépidante avant de se transformer en véritable « château de la belle au bois dormant ».
Tout d’abord, elle a fait partie intégrante du magasin des éditions scolaires Delagrave, qui y exposaient leurs manuels. On entrait dans les locaux par la rue Soufflot, les livres étant entreposés en sous-sol avant leur expédition. Grâce à une magnifique verrière construite dans la cour de cet immeuble haussmannien à la fin du 19ème ou début du 20eme siècle, elle était particulièrement lumineuse.
Elle est ensuite devenue le « laboscope » des laboratoires Merck : on y faisait des expériences aussi bien qu’on y vendait des livres. Le lieu devait être dangereux car une douche de sécurité était installée à chaque étage ! Le choix du modernisme a prévalu dans l’aménagement, et les poteaux anciens ont été cachés. A noter également que la porte-fenêtre, une porte, et de nombreuses fenêtres donnant sur les rues le Goff et Malebranche ont tout simplement été murées : de l’intérieur on ne voyait plus l’extérieur et réciproquement.
Après cet épisode pharmaceutique, la culture réinvestit les lieux. Le site fut loué par la Ville de Paris pour ses bibliothécaires, et c’est là qu’a été constitué l’ensemble des collections de la grande médiathèque parisienne du 15ème arrondissement, la médiathèque Marguerite Yourcenar. Les bibliothèques Charlotte Delbo (2e) et François Truffaut (1er) y ont aussi partiellement séjourné, la première lors de la rénovation de ses locaux, l’autre dans l’attente de son installation au Forum des Halles.
Puis, la forêt a gagné du terrain et commencé à empêcher l’accès au château. Rares furent les preux chevaliers à oser s’y risquer : quelques cinéastes y tournèrent des films, et Woody Allen en fit… la cantine de son équipe lors d’un tournage parisien ! Au moment de choisir de nous y installer, nous savions que l’endroit n’était pas encore prêt à l’éveil. Derrière les ronces, les lieux allaient faire peau neuve.
Restauré et aménagé, ce « château de la belle au bois dormant », que nous avons décidé d’inscrire résolument dans son quartier, a finalement réouvert ses portes. Hasard de l’histoire : nous avons découvert en cours de route que c’est également au 1, rue Le Goff, au 5eme étage, que Jean Paul Sartre a vécu les années heureuses de son enfance, qu’il évoque dans son livre autobiographique « Les Mots »".


L’appartement de la rue Le Goff dans Les Mots de Jean-Paul Sartre, Gallimard, 1963,

« En 1911 nous avons quitté Meudon pour nous installer à Paris, 1 rue Le Goff ; [Charles Schweitzer, son grand-père] a dû prendre sa retraite et vient de fonder, pour nous faire vivre, l’Institut des Langues Vivantes : on y enseigne le français aux étrangers de passage. »

Aux yeux du jeune Sartre, ce qui caractérise l’appartement, ce sont les livres :

« J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était faite de les épousseter sauf une fois l’an, avant la rentrée d’Octobre […] Dans la chambre de ma grand-mère, les livres étaient couchés ; elle les empruntait à un cabinet de lecture et je n’en ai jamais vu plus de deux à la fois […]. Chaque vendredi, ma grand-mère s’habillait pour sortir et disait : “Je vais les rendre“ ; au retour, après avoir ôté son chapeau noir et sa voilette, elle les tirait de son manchon et je me demandais, mystifié : Sont-ce les mêmes ? »

Il apprend à lire et découvre le monde sacré des livres :

« J’avais trouvé ma religion : rien ne me parut plus important qu’un livre. La bibliothèque, j’y voyais un temple. Petit-fils de prêtre, je vivais sur le toit du monde, au sixième étage, perché sur la plus haute branche de l’Arbre Central : le tronc, c’était la cage de l’ascenseur. J’allais, je venais sur le balcon, je jetais sur les passants un regard de surplomb, je saluais, à travers la grille, Lucette Moreau, ma voisine, qui avait mon âge, mes boucles blondes et ma jeune féminité, je rentrais dans la cella ou dans le pronaos, je n’en descendais jamais en personne : quand ma mère m’emmenait au Luxembourg – c’est-à-dire : quotidiennement – je prêtais ma guenille aux basses contrées mais mon corps glorieux ne quittait pas son perchoir, je crois qu’il y est encore. Tout homme a son lieu naturel ; ni l’orgueil, ni la valeur n’en fixent l’altitude : l’enfance décide. Le mien, c’est un sixième étage parisien avec vue sur les toits. Longtemps j’étouffai dans les vallées, les plaines m’accablèrent : je me traînais sur la planète Mars, la pesanteur m’écrasait ; il me suffisait de gravir une taupinière pour retrouver la joie : je regagnais mon sixième symbolique, j’y respirais de nouveau l’air raréfié des Belles-Lettres, l’Univers s’étageait à mes pieds et toute chose humblement sollicitait un nom, le lui donner c’était à la fois la créer et la prendre. Sans cette illusion capitale, je n’eusse jamais écrit.
Aujourd’hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au dixième étage d’une maison neuve : par la fenêtre ouverte, je vois un cimetière, Paris, les collines de Saint-Cloud, bleues. C’est dire mon obstination. Tout a changé, pourtant. Enfant, eussé-je voulu mériter cette position élevée, il faudrait voir dans mon goût des pigeonniers un effet de l’ambition, de la vanité, une compensation de ma petite taille. Mais non ; il n’était pas question de grimper sur mon arbre sacré : j’y étais, je refusais d’en descendre ; il ne s’agissait pas de me placer au-dessus des hommes : je voulais vivre en plein éther parmi les simulacres aériens des Choses. Plus tard, loin de m’accrocher à des montgolfières, j’ai mis tout mon zèle à couler bas : il fallut chausser des semelles de plomb. Avec de la chance il m’est arrivé parfois de frôler, sur des sables nus, des espèces sous-marines dont je devais inventer le nom. D’autres fois, rien à faire : une irrésistible légèreté me retenait à la surface. Pour finir, mon altimètre s’est détraqué, je suis tantôt ludion, tantôt scaphandrier, souvent les deux ensemble comme il convient dans notre partie : j’habite en l’air par habitude et je fouine en bas sans trop d’espoir. » (p. 46-47)

Sources image et du texte : <https://www.leretouralaterre.fr/mag...>



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