La crise sanitaire, un enjeu de civilisation, une affaire de lieux
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Face à la crise sanitaire, il est proposé ici une démarche rationnelle et résiliente, favorable à la reprise de la vie culturelle et intellectuelle, à porter de concert par l’État et les collectivités locales. Cette proposition pourrait bénéficier notamment au Quartier Latin, dont le rayonnement et la qualité de la vie repose particulièrement sur la Culture.

Les théâtres fermés et les hypermarchés accessibles, les métros bondés de salariés et les étudiants isolés, les protocoles différents pour un musée et un lycée, des restaurants ouverts aux actifs des BTP mais pas aux habitués, les cinémas clos mais les églises ouvertes,… La France de la crise sanitaire pullule de ruptures d’égalité, de défauts de solidarité, de dénis des libertés individuelles. Ainsi la prévention du Covid 19 affecte les valeurs de la République, la qualité de vie de la population et met la culture à l’arrêt. Il est urgent de prendre en compte ce triple enjeu de civilisation et de rendre la lutte contre la pandémie plus logique, plus cohérente.
Car la présente crise n’est pas seulement celle du secteur hospitalier et de l’économie globalisée, mais aussi celle de l’unité de la Nation, de l’Europe, des citoyens du monde. Elle exige un énorme travail de fond, coordonné, prospectif et interdisciplinaire des instances publiques, bien au-delà de la régulation à court terme, de laquelle les politiques se contentent depuis un an avec des mesures sommaires. En quête d’explications plausibles, une partie de la population s’égare et s’abstrait de l’État de droit.

Quelques éléments pour un retour à la vie civilisée
- En République, la liberté individuelle est limitée par celle d’autrui. En temps de contagion – et en l’état actuel, quasiment personne ne peut affirmer ne pas être contagieux - les mesures de prévention sont donc d’intérêt public. Comme le code de la route : en voiture, vous ne foncez pas sur les piétons.
- On confond souvent la prévention de la propagation épidémique et la protection des personnes fragiles. Ce sont deux questions liées, mais elles nécessitent des approches différentes. Tout le monde peut transmettre le virus. Et qu’elle soit constatée ou pas, chaque contagion prolonge la durée de circulation du virus, donc du risque épidémique pour tous.
- S’il n’y a rien qui s’y oppose, une épidémie croît de façon exponentielle. Ce qui signifie qu’il faut réagir fortement dès le premier malade, le #HitHardHitEarly que préconisent de plus en plus de médecins. Lorsque le taux de reproduction R est trop élevé, il n’est plus possible de retracer les chaînes de transmission. Alors les déclarations « à ce stade, nous n’avons pas encore besoin de ... », sont d’une imprévoyance incompréhensible..
- En attendant l’effet prolongé des vaccins, la limitation des contacts est la seule mesure connue pour reprendre le contrôle. Plus cette limitation est radicale, moins il faut de temps pour qu’elle agisse. Et l’effet est durable, s’il y a ensuite un « tester-tracer-isoler » sans faille.
- Aussi, un temps court de limitation des contacts peut se concevoir de façon plus vivable. Pour tous (sauf la sécurité et les soins) de brèves vacances supplémentaires par famille ou groupes d’amis, comme sur une île déserte, aux seules sorties pédestres, les courses faites d’avance ? Avec des classe vertes sur les compétences cognitives à travers les cinq sens ? Rien n’oblige d’en faire un emprisonnement. Et ce séjour de moins de deux semaines par « bulles sociales » s’inscrirait dans une stratégie de retour à une vie civilisée. Y a-t-il des études scientifiques du bilan à moyen terme, sanitaire et socio-économique d’une telle mesure ?

Tenir compte du mode de transmission du virus
Indifférent à l’identité religieuse, culturelle, professionnelle des humains lui servant de vecteur, le coronavirus ne s’intéresse qu’aux critères physiques et spatiaux : le nombre, les localisations et les émissions d’aérosols des présents, les obstacles physiques entre eux, la ventilation environnante qui les dilue.
Les discriminations de produits, de statuts de personnes, de secteurs d’activités manquent donc cruellement de justification sanitaire. Que vous achetez un bifteck ou un livre, le virus s’en fout. Mais on lui facilite la tâche en prévoyant cet achat dans une grande surface plutôt qu’au grand air ou dans un commerce de quartier à clientèle réduite. Ce sont les lieux de réunion, leurs usages physiques et les nombres de contacts qu’ils engendrent, qui sont décisifs, intégrés au réseau spatial qu’ils forment avec les transports à l’échelle d’un bassin de vie.
Pour les citoyens, la prévention du Covid 19 se formule donc d’abord en termes de sécurité des bâtiments, des transports et des territoires. En cas d’alerte-pollution, commence-t-on par interdire la circulation aux artistes ? Non, car les réglementations sécuritaires (pollutions, incendies, … ) et de la prévoyance (énergie, bruit…) ne s’intéressent qu’à la situation qui génère le risque (ici, la pollution du véhicule).
Ces dispositions, ainsi que les recherches scientifiques françaises et internationales sur la pandémie - comme le récent modèle Opéra - Outil probabiliste pour l’évaluation du risque par aérosols [1], devraient donc permettre d’élaborer une réglementation technique spécifique. A l’exemple des autres domaines de risque, elle comporterait des normes bâtimentaires et des transports, déclinées dans différentes catégories de prévention des contaminations, avec les obligations de diagnostics et de contrôles techniques. Pour les territoires, il en découle des mesures graduées de plans d’alerte locaux. Selon le niveau de risque épidémique, les préfets disposeraient pour limiter les contacts, de restrictions concernant les bâtiments accueillant le public et les transports, avec leurs jauges afférentes. Ces mesures relèveraient donc surtout de la qualité préventive des lieux et des trajets pour les rejoindre.

L’initiative des collectivités locales

Avec ces dispositifs, nulle ségrégation, sinon spatiale. Or, l’équité territoriale peut être aidée par un programme national d’équipement de ventilation (une des 30 propositions du groupe AGIR). Par ailleurs, un programme d’abris extérieurs pour activités culturelles et de formation serait utile, avec des équipements innovants de chauffage, de communication hybride (présentielle/à distance) et de réduction du son. Indifférent aux contenus, l’ensemble de ces dispositions favoriserait la mutualisation des lieux (enseignements dans les théâtres et les musées, projections de films en extérieur,…).
Ce sont là des domaines, où les collectivités territoriales peuvent agir dès à présent. Cette politique rationnelle et républicaine rendrait la prévention sanitaire plus juste, tout en générant d’autres effets positifs comme le maintien, voire la création d’emplois, l’usage convivial des lieux, la fin de la relégation inexplicable de la culture. L’initiative ascendante des collectivités serait rétablie, l’État assurant toujours la cohésion nationale et la sécurité. Aussi, cette approche transforme les problèmes en opportunités au-delà de la crise sanitaire, une résilience dont nous avons bien besoin.

Écrivain, maître de conférences honoraire HDR, diplômée de mathématiques pures et d’urbanisme, Ingrid Ernst est membre du bureau du Comité Quartier Latin. Elle a été directeur d’une administration régionale de l’État, puis universitaire comparatiste des stratégies culturelles et territoriales.

[1Cet outil permet d’évaluer la probabilité de transmission du Covid-19 par aérosol respiratoire à partir de 30 paramètres, étudiés en des lieux et des manifestations différenciées. Il est élaboré par l’ITEMM (https://itemm.fr/) dans le cadre d’une recherche-action de la Région Nouvelle Aquitaine (cf. p.ex. cet article du 7 février 2021, https://www.liberation.fr/culture/en-nouvelle-aquitaine-un-protocole-experimental-pour-tenter-de-sauver-les-lieux-culturels-20210207_RLPY4PDM6VCYNJ53PFIMC6WPMI )

Photos : I.Ernst, 1.5.2020 et 17.1.2021 Privés de lieux - Café culturel et affiches d’artistes du Quartier Latin : photographe, chanteur-interprète, acteur de théâtre…



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